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[e-med] Irène Frachon, héroïne des victimes du Mediator, bête noire de Servier

Irène Frachon, héroïne des victimes du Mediator, bête noire de Servier
17 OCTOBRE 2019 PAR ROZENN LE SAINT
https://www.mediapart.fr/journal/france/171019/irene-frachon-heroine-des-victimes-du-mediator-bete-noire-de-servier?utm_source=20191017&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-20191017&M_BT=11526250653

La pneumologue brestoise a désarmé la défense du laboratoire Servier, 
producteur du coupe-faim, ce 16 octobre, trois semaines après le début du 
procès fleuve du Mediator. Irène Frachon a porté haut la voix des victimes, 
venues en nombre applaudir son témoignage.

En guise de point final de l’exposé scientifique de 3 h 45 de la lanceuse 
d’alerte Irène Frachon, une salve d’applaudissements des victimes présentes au 
tribunal de grande instance de Paris ce mercredi 16 octobre pour la soutenir, 
aussi franche que brève. Et pour cause, la présidente, Sylvie Daunis, y coupe 
court immédiatement : « Je comprends que vous ayez de l’admiration pour Irène 
Frachon et que vous soyez très sensibles à son témoignage, mais nous sommes 
dans une cour de justice, ce n’est pas un spectacle. »

Une admiration unanime qui irrite sur le banc des avocats de la défense de 
Servier. Le laboratoire répond de « tromperie aggravée » pour avoir « sciemment 
dissimulé » les propriétés anorexigènes du Mediator ; mais aussi pour « 
homicides et blessures involontaires », une dernière qualification également 
retenue contre l’Agence du médicament (Lire aussi Le procès d’un laboratoire et 
de l’État).

La pneumologue de Brest avait été la première à se faire entendre pour dénoncer 
les dangers du Mediator, ce coupe-faim déguisé en antidiabétique. C’est la star 
du procès. Avec elle, les ténors du barreau défenseurs de Servier ne savent 
plus sur quel pied danser. Et veulent surtout évacuer au plus vite l’unique 
irruption à la barre de la populaire médecin de 56 ans.

Elle clôt sa présentation médicale par ces mots : « J’ai essayé de résumer 
douze ans d’enquête, j’ai échappé de très peu à la tromperie de Servier, cela 
me donne froid dans le dos de voir à quoi cela à tenu, à quelques indices… Je 
suis comme les victimes à ce jour, inconsolable. Car il y a des victimes qui ne 
pourront pas parler ici parce que Servier a acheté leur silence, en 
conditionnant les indemnisations à ce silence. Il n’y a aucune victime 
brestoise aujourd’hui. J’espère que ce procès tardif sera au moins utile pour 
protéger les patients face à la firme Servier. »

Face à ce respect collectif d’une part, et à cette attaque frontale, d’autre 
part, la défense de Servier envoie Me Nathalie Carrère, peu présente pendant 
les trois premières semaines d’audience, faire une apparition pour jouer le 
rôle de la méchante. L’avocate l’interroge sur sa connaissance du déroulé des 
expertises des victimes dans le cadre des procédures d’indemnisation. Car Irène 
Frachon avait auparavant rappelé le cas d’une victime, Céférina, dont le stress 
de l’expertise judiciaire avait provoqué un arrêt cardiaque quelques minutes 
après.

Ou « ceux dont les propositions d’indemnisation ont été divisées par deux quand 
Servier estime la victime trop âgée, ceux à qui on a fait comprendre qu’une 
amputation d’une valve cardiaque ne valait pas une amputation d’une jambe, 
celle à qui Servier a refusé d’indemniser le préjudice provoqué par 
l’impossibilité d’avoir un enfant suite à son opération, au motif qu’elle avait 
pratiqué une IVG pendant sa jeunesse ». Irène Frachon a lâché ces exemples 
d’une traite, perdant pour la première fois sa voix calme, au bout de près de 
quatre heures d’audition.

« Avec un laboratoire qui dit et répète à longueur de communiqués de presse aux 
victimes qu’il les traitera avec gravité, compassion et respect, elles 
s’attendent à être reçues avec gravité, compassion et respect. Ce n’est pas le 
cas », a finalement rétorqué Irène Frachon à l’avocate de Servier. Qui, en 
retour, lui lance deux petites piques. À chaque fois, les victimes, dans le 
fond de la salle, s’indignent pour soutenir la médecin.

Alors, Servier va tenter d'en finir au plus vite. Les questions de la défense 
du laboratoire sont condensées en moins d’une heure. On a connu les trois 
autres avocats de l’entreprise pharmaceutique beaucoup plus inquisiteurs.

Mais mieux vaut ne pas se mettre l’opinion à dos en assaillant la populaire 
lanceuse d’alerte, sans qui le scandale n’aurait sûrement pas explosé. La 
pneumologue avait fait le rapprochement entre les graves problèmes pulmonaires 
de ses patients et le Mediator. Ils sont étrangement similaires à ceux 
provoqués par l’Isoméride et le Pondéral, deux autres anorexigènes, officiels 
ceux-là, produits par Servier et retirés du marché en 1997, justement pour 
leurs graves effets secondaires sur deux organes vitaux, le cœur et les 
poumons. Laissant le champ libre au seul Mediator, qui passe entre les mailles 
du filet. Et pour cause, Servier n’a pas demandé l’autorisation de le vendre 
pour ses propriétés amaigrissantes, mais comme traitement d’appoint pour le 
diabète.

« La tromperie était presque parfaite, mais j’étais le grain de sable parce que 
je connaissais les maladies provoquées par l’Isoméride », interpelle devant le 
tribunal Irène Frachon. « J’ai mis du temps à comprendre qu’il y avait derrière 
ce scandale des hommes et des femmes qui se sont alliés pour qu’un produit 
mortel reste commercialisé », témoigne-t-elle. En cause, notamment, Jacques 
Servier, le patron du laboratoire orléanais décédé en 2014, et d’anciens « 
agents doubles », responsables de l’Agence du médicament et consultants pour 
Servier, comme Jean-Roger Claude, qui comparaît aussi dans ce procès, pour  « 
prise illégale d’intérêts ».

Depuis, « je suis devenue une des meilleures expertes en Mediator, je suis 
devenue Mediatorologue », se qualifie-t-elle. Et pourtant, les résultats de son 
étude, élément déclencheur du retrait du coupe-faim en novembre 2009, ont été 
par la suite « manipulés, falsifiés par l’ensemble des responsables de Servier. 
Cela m’a horrifiée. Ils les ont transformés pour faire croire que j’avais 
affirmé que jusqu’en 2009, il n’y avait pas de risque associé au Mediator, 
dénonce-t-elle. Or un grand nombre de victimes ont été déboutées de leur 
demande d’indemnisation de ce fait ! »

Veste marron, chemisier blanc, pantalon beige, lunettes sur le nez : ce 
mercredi, Irène Frachon a revêtu sa tenue d’experte pour rétablir la vérité 
scientifique, à coups de graphiques et de photos de cœurs brisés par le 
Mediator. Celui de Marie-Claude, morte en juin 2009 à 50 ans, alors que les 
autorités sanitaires étaient encore sourdes. Humaniser tout en se montrant 
impartiale. La dernière fois qu’elle est apparue au tribunal correctionnel de 
Paris, c’était le 23 septembre, premier jour du procès, rayonnante. Tout 
sourire, elle serrait dans ses bras les victimes du coupe-faim. Contraste total 
avec les têtes grises des prévenus, en costume, alignées à la barre ce jour-là.

Trait d’union entre les médias, le monde médical et les patients

Depuis, les blessés du Mediator avaient déserté le palais de justice, perdus 
par la succession d’expertises. Mais ce 16 octobre, la salle « grand procès » 
de 250 places est pleine à craquer, comme au premier jour. Hors du prétoire, la 
même forêt de micros. Irène Frachon avait cependant prévenu, elle ne commente 
pas le procès pendant son déroulé. Par crainte d’agacer les juges, d’éclipser 
les victimes, et de les desservir.


Car elle est fine stratège. Durant l’été, elle accepte une flopée d’interviews, 
décroche son téléphone aussi bien sur la route que dans un magasin de bricolage 
le samedi matin, quand sa semaine à l’hôpital a été trop chargée. Elle consent 
à prendre la lumière, incarner le procès jusqu’au premier jour d’audience, 
puisqu’elle a réussi à capter l’attention des journalistes à coups de 
formulations-chocs qui offrent sur un plateau la compréhension des enjeux 
techniques de ce scandale au « tableau de chasse effarant » provoqué par des « 
criminels à col blanc ».

« Nous avions beau dénoncer l’absence d’intérêt thérapeutique et les effets 
secondaires graves du Mediator depuis des années, nous étions peu entendus. 
Irène Frachon a réussi à mettre en lumière ce scandale sanitaire », retrace 
Bruno Toussaint, directeur éditorial de la revue médicale indépendante 
Prescrire, qui appelle à un retrait du Mediator depuis 1997 et met la puce à 
l’oreille d’Irène Frachon. Elle joue le rôle de trait d’union entre le monde 
médical et les patients.

Les victimes, elles, ont pour beaucoup perdu toute foi en les médecins : entre 
ceux qui leur ont prescrit du Mediator pendant des années, aveugles aux effets 
indésirables, ceux qui ont nié l’avoir fait après… Certains ne croient plus 
qu’en une seule, Irène Frachon. Ils le lui ont écrit. Elle a reçu « des 
centaines de mails et courriers », témoigne-t-elle lors de l’audience.

« Je vous prie cher docteur Frachon de bien vouloir m’excuser de m’adresser 
seulement à vous seulement je ne sais plus quoi faire. J’ai vu mon médecin 
référent qui était le prescripteur, seulement pour lui ce n’était pas très 
grave parce que, à l’âge que j’ai (66 ans), beaucoup de personnes ont les mêmes 
problèmes », lui a posté une victime du Mediator.

Un extrait de sa lettre est reproduit dans le livre Visages du Mediator 
(Éditions Prescrire, 2019). Pour ce projet, elle a accompagné le photographe 
Marc Dantan dans son tour de France des opérés et greffés du cœur, pour cause 
de Mediator. Les victimes leur ont ouvert grand leur porte.

Elle leur ouvre la sienne. La pneumologue parle leur langue, manie l’art de la 
comparaison mieux que la plupart des blouses blanches. Elle vulgarise le 
vocabulaire médical, habituellement sacré. Une fois retraité, Bernard Niccoli, 
63 ans, a fait ses cartons et a traversé la France en diagonale, depuis la 
vallée du Rhône, pour emménager en Bretagne. « Je me suis empressé d’aller voir 
Irène, raconte le jeune retraité. Je voulais la rencontrer. Elle est devenue 
mon médecin, je vais la voir à Brest une fois par an. » Deux heures de route 
pour une consultation en toute confiance.

Une Havraise anciennement sous Mediator a fait un crochet pour saluer Irène 
Frachon pendant ses vacances dans le Finistère, en juillet. Elle voulait lui 
demander conseil avant de se constituer partie civile. D’ailleurs, Irène 
Frachon précise au tout début de son audition qu’elle a été « contactée par de 
nombreuses victimes qui voulaient des avis médicaux et des conseils, sans 
aucune contrepartie ni directe ni indirecte. Éventuellement quelques bouquets 
de fleurs qui m’ont beaucoup touchée ».

La quinquagénaire ne prend plus de congés depuis un an pour se consacrer au 
procès. « Cela fait même dix ans que je ne prends plus de vraies vacances avec 
le Mediator, là, c’est officiel ! », nous lançait-elle en plein été ; sans se 
plaindre aucunement, depuis sa maison suspendue au bout du monde, « avec vue à 
180 degrés sur la mer », où elle reçoit les journalistes.

La veille, le 15 octobre, la salle « grand procès » du tribunal s’était déjà 
animée comme rarement avant l’audition d’Irène Frachon. À sa place à la barre, 
Georges Chiche, facétieux cardiologue de 67 ans appelé à témoigner. En 1999, il 
avait signalé le premier cas de valvulopathie sous Mediator seul au centre de 
pharmacovigilance marseillais, remonté au niveau national à l’Afssaps, l’agence 
française de sécurité sanitaire des produits de santé, ou « Agence Faite pour 
Sécuriser la Situation des Anorexigènes Produits par Servier », moque le 
Marseillais. « L’humour a ses limites », l’avait coupé à deux reprises Sylvie 
Daunis, la présidente. Irène Frachon, elle, prend garde de ne jamais dépasser 
les bornes dans le prétoire. Priorité aux victimes oblige.

François De Castro, un des avocats de Servier, cherche la moindre faille. Au 
point d’interroger Georges Chiche sur les repas que l’industrie pharmaceutique 
lui a payés, comme à tous les participants de conférences que le cardiologue 
marseillais donnait : en l’occurrence, onze depuis 2013, pour un montant total 
de 441 euros, selon EurosForDocs, qui répertorie les déclarations de liens 
d’intérêts, rendues obligatoires suite au scandale du Mediator tant les 
conflits d’intérêts, étalés sur la place publique, sont criants.

Une broutille, surtout en comparaison des 112 450 euros versés par Servier à la 
société française de cardiologie depuis 2015, l’influence du laboratoire au 
sein de la société savante ayant été évoquée juste avant. 

« Madame Frachon m’a appelé pour me dire “attention, tu as des liens d’intérêts 
qui apparaissaient pour des repas ” », rapporte pourtant le médecin marseillais.

Irène Frachon, en l’occurrence, s’est fait un devoir de couper tout lien 
d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique depuis que le scandale du Mediator a 
éclaté. Pour ne donner aucun grain à moudre aux défenseurs de Servier.





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