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[e-med] Hervé Maisonneuve, chasseur de fraudes scientifiques

(pour suivre les actualités avec le dr Hervé Maisonneuve, c'est ici :
http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/

CB)

Hervé Maisonneuve, chasseur de fraudes scientifiques

Médecin de formation, Hervé Maisonneuve est devenu l’un des rares
spécialistes français de l’intégrité scientifique. Inlassable promoteur des
bonnes pratiques, il dénonce des cas de tricherie dans la recherche, pour
faire réagir les institutions.

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 20.05.2018 à 18h00 • Mis à jour le 21.05.2018
à 10h08 |  Par Sandrine Cabut
https://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2018/05/20/herve-maisonneuve-chasseur-de-fraudes-scientifiques_5302045_1650684.html

« Avez-vous des informations ? » « Quel est votre avis ? »… Très
régulièrement, le docteur Hervé ­Maisonneuve interpelle les lecteurs de son
blog sur des cas de plagiats, embellissements de données et autres fraudes.
En dix ans d’existence, ce site sobrement intitulé « Rédaction médicale et
scientifique » est devenu une source incontournable pour qui s’intéresse au
milieu de la recherche et des publications, et à leurs bonnes ou moins
reluisantes pratiques.

Il faut dire que ce médecin atypique, bien informé par ses réseaux tissés
depuis des décennies dans le milieu de l’édition scientifique
internationale, et doté d’un regard d’aigle, n’hésite pas à lâcher de
petites bombes. A bousculer les institutions sur des dossiers qu’elles
préféreraient garder sous le boisseau.

Dans un de ses derniers billets, daté du 7 mai, Hervé Maisonneuve s’émeut
ainsi du cas d’un enseignant-chercheur de l’université Lyon-I, épinglé pour
tricherie sur son CV (mensonges concernant plusieurs publications et
brevets) et sanctionné par un simple blâme. « Omerta, protection de
collègues, l’université semble très complaisante, car je considère que ce
sont des fautes graves », accuse le médecin blogueur. Un exemple parmi bien
d’autres de son inlassable combat pour lever les tabous sur les mauvaises
pratiques et promouvoir l’intégrité de la recherche.

Ses premières publications sur ces sujets datent de 1996. Il vient alors
d’être élu président de l’Association européenne des rédacteurs
scientifiques (EASE), poste qu’il occupera pendant trois ans. Dans une
lettre au British Medical Journal, le docteur Maisonneuve regrette que les
cas d’inconduite scientifique en France ne soient pas rapportés dans des
revues biomédicales. Cette même année 1996, dans la Revue de médecine
interne, il appelle à la prévention par la mise en place de bonnes
pratiques cliniques et de laboratoire. « Les audits et les inspections sont
nécessaires pour prévenir la fraude », insiste-t-il.

Franche provocation

Vingt ans plus tard, il s’avoue parfois ­ « déprimé par les rares progrès
de l’intégrité scientifique », mais poursuit vaillamment sa mission
d’information sur son blog. Il le reconnaît aisément, il est plus facile
d’attirer l’attention avec des histoires de dysfonctionnements qu’avec des
articles didactiques expliquant comment rédiger un article scientifique ou
des initiatives innovantes pour améliorer l’évaluation des chercheurs.

« Je suis un peu ambigu, concède Hervé Maisonneuve. Je voudrais davantage
diffuser des messages positifs mais personne ne les lit, alors que, en
agressant un peu, vous suscitez des réactions. » Alors il agresse, titille,
remet plusieurs fois sur le tapis les affaires qui le ­turlupinent, quitte
à tomber parfois dans la franche provocation… Il assume.

A 67 ans, après un parcours riche et quelque peu en zigzag, il s’est forgé
une place originale dans ce secteur dont il connaît tous les rouages.
Depuis son internat en médecine, il a fait partie de comités de rédaction
de journaux français ou internationaux, a été relecteur ­ (reviewer) de
revues telles le BMJ, The Lancet, le JAMA. Il est toujours actif dans les
sociétés savantes de rédacteurs et les colloques.

Mémoire d’éléphant des chiffres-clés de l’édition scientifique,
intarissable sur ses petites et grandes histoires, le personnage sait
capter son auditoire. Enseignant des techniques de rédaction médicale et
scientifique depuis une trentaine d’années, c’est, depuis sa retraite
officielle, en 2013, sa principale activité. Ses clients ? Des universités
et hôpitaux, des agences sanitaires et l’industrie pharmaceutique.

Que de virages depuis le début de sa vie professionnelle. Etudiant en
médecine à Lyon dans les années 1970, puis assistant des hôpitaux dans un
laboratoire de parasitologie, Hervé Maisonneuve semble parti pour une
carrière universitaire. Il est pressenti pour remplacer son patron,
infectiologue.

Mais en 1983, alors qu’il va être nommé professeur, il claque la porte du
CHU, en profond désaccord avec le système hospitalo-universitaire, trop
figé pour lui. Il va alors participer à des programmes de recherche
clinique pour l’industrie pharmaceutique.

En 1993, nouveau changement de cap. Il est appelé à l’Agence nationale pour
le développement de l’évaluation médicale (Andem) par son directeur, Yves
Matillon, issu de la même promotion de médecine que lui. L’Andem,
précurseuse de la Haute autorité de santé, est alors chargée par le
gouvernement d’élaborer des recommandations de bonnes pratiques médicales,
à partir de la littérature internationale et d’avis d’experts. L’enjeu est
important car ces documents de référence vaudront obligation – ils seront
opposables aux médecins libéraux.

« Pédagogue hors pair »

« Hervé Maisonneuve a géré pour nous toute l’approche scientifique, en
contrôlant collectivement les conflits d’intérêts. C’était courageux et on
peut dire qu’il a fait décoller l’expertise, avec un travail exceptionnel,
très rigoureux », rapporte le professeur Matillon, qui confirme par
ailleurs que M. Maisonneuve « a la fibre pour repérer les malversations
scientifiques ». Le travail est titanesque mais, face à la fronde des
syndicats, ces références médicales opposables (RMO) ne seront finalement
pas appliquées.

Pour le médecin, ces six années restent une bonne expérience, l’occasion
d’une prise de conscience aussi. « Comme directeur de l’évaluation, j’ai
pris conscience que, quand on n’est ni praticien hospitalo-universitaire ni
énarque, on ne peut pas avoir de promotion dans le système », raconte-t-il,
« sans amertume ». Après un séjour de deux ans à Cambridge, comme
consultant, il s’occupe pendant quatre ans d’un programme de formation de
chirurgiens avec le professeur Jacques Marescaux à Strasbourg. Puis reprend
un poste dans un laboratoire, Pfizer, pour assurer des formations.

A 59 ans, en 2009, il est contacté par le professeur Joël Ménard, ancien
directeur général de la santé, qui prépare le plan Alzheimer 2008-2012. M.
Maisonneuve se souvient comme si c’était hier de son audition. Ils sont dix
candidats, dont neuf spécialistes de cette maladie neurodégénérative, et
lui qui n’y connaît à peu près rien.

Alors il joue une autre carte. « Je vais vous montrer comment je forme,
dit-il au jury en leur distribuant un éditorial du New England Journal of
Medicine sur le sujet avec des passages surlignés. Moi, ça me pose beaucoup
de questions, qu’en pensez-vous ? » Pendant deux minutes, il y a un gros
malaise, puis les universitaires se mettent à parler, et Hervé Maisonneuve
anime la discussion. Il a emporté le morceau, ou plutôt le poste, partagé à
mi-temps avec un autre candidat.


« Il y a à peu près 10 000 de ces fausses revues créées de toutes pièces
par des informaticiens indiens, elles publient 500 000 articles par an. »

« On a formé chaque année une centaine d’étudiants. C’est un pédagogue hors
pair, et il a des capacités d’organisation extraordinaires dont j’avais
bien besoin », loue Joël Ménard, qui se dit ravi de la nomination de M.
Maisonneuve comme professeur associé de santé publique. Il insiste sur son
esprit (parfois trop) critique : « Sa sensibilité lui permet de voir les
défauts de l’endroit où il est, mais on se demande si cet écorché vif ne
prend pas parfois un peu trop plaisir à annoncer des mauvaises nouvelles.
C’est un lanceur d’alertes lucide. »

Depuis cinq ans, Hervé Maisonneuve s’attaque à un nouveau fléau de
l’édition scientifique : les revues prédatrices. « Il y a à peu près 10 000
de ces fausses revues créées de toutes pièces par des informaticiens
indiens, elles publient 500 000 articles par an », s’inquiète-t-il. Selon
lui, ce sont pour beaucoup des chercheurs des pays en voie de développement
qui se font piéger, séduits par des tarifs attractifs (3 à 10 fois plus bas
que pour publier dans une revue classique). « Il existe aussi des cas en
France. Certains universitaires y ont recours pour embellir leur CV, mais
les institutions et jurys d’évaluation français ne sont pas conscients du
problème », soupire-t-il. Un combat de plus à mener.
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