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[e-med] Jamie Love, défenseur au grand c?ur de l?accès aux traitements

(des noms bien connus des e-mediens... ils resterons dans l'histoire de ceux 
qui ont beaucoup œuvré pour l'accès aux médicaments. Carinne Bruneton)

Jamie Love, défenseur au grand cœur de l’accès aux traitements                  
       
L’économiste  américain joue depuis plus de vingt ans un rôle majeur dans la  
négociation des prix des thérapies, pour les rendre accessibles aux plus  
démunis.
LE MONDE SCIENCE ET TECHNO  |    12.07.2017 à 06h40     
Par                  Paul Benkimoun        
http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2017/07/12/jamie-love-defenseur-au-grand-c-ur-de-l-acces-aux-traitements_5159301_1650684.html?h=11

 L’image est réductrice mais elle est fondée. James Packard Love  empêche 
l’industrie pharmaceutique de dormir sur ses deux oreilles.  Celui que la 
plupart des gens appellent par le diminutif « Jamie »  possède un doux regard 
bleu, un visage qui, à 67 ans, a conservé des  traits de l’enfance, contrastant 
avec une haute silhouette massive.  Surtout, il a ce côté « bouledogue » : 
quand il s’empare d’un sujet, il  ne le lâche plus jusqu’à avoir obtenu 
l’avancée qui lui donne le  sentiment d’avoir accompli quelque chose de concret 
pour les plus  démunis. Depuis plus de vingt ans, il s’échine à combattre le 
frein que  les brevets constituent dans l’accès aux traitements, vaccins et 
tests  diagnostiques. Avec quelques beaux succès.

Il fut ainsi conseiller du gouvernement sud-africain lorsque, au  tournant des 
années 2000, 39 laboratoires intentaient un procès au héros  de la lutte 
anti-apartheid Nelson Mandela. Il s’impliqua dans les  négociations qui firent 
chuter le prix des trithérapies contre le virus  du sida (VIH) à 1 dollar par 
jour de traitement en 2001 et suggéra  en 2002 la création de ce qui deviendra 
le Medicines Patent Pool, où des  laboratoires pharmaceutiques mettent en 
commun des brevets pour  combiner des molécules.

A la tête de son ONG Knowledge Ecology International (KEI), Jamie  Love a dans 
sa ligne de mire le coût prohibitif des nouveaux traitements  anticancéreux. 
Notamment le médicament contre certains cancers du sein  que Roche 
commercialise sous le nom de Kadcyla : plus de 75 000 euros  par an pour le 
marché français.

 Formation sur le tard
Au départ, rien ne le prédisposait à devenir un croisé de l’accès aux  
traitements. Né en 1949 à Renton, dans l’Etat de Washington, il part à  18 ans 
pour l’Alaska, où il restera jusqu’en 1980. Il travaille dans  l’industrie de 
la pêche, dans une usine de conserve du fameux crabe  royal, et constate les 
disparités de traitement au sein du personnel en  fonction des ­nationalités. 
En 1974, il crée le groupe d’intérêt public  d’Alaska qui se bat pour que les 
compagnies pétrolières partagent une  partie de leurs bénéfices avec les 
populations locales.

Jamie Love n’a pas fait d’études supérieures. Désireux de se former  et appuyé 
par le gouverneur de l’Alaska, il est directement admis  en 1980 à la John F. 
Kennedy School of Government de l’université  Harvard. Il en sort deux ans plus 
tard avec un master à dominante  économique. Il enchaîne avec un cursus 
doctoral à Princeton dans un  programme d’analyse de politique économique, mais 
ses engagements  croissants autour du VIH/sida font qu’il ne soutiendra pas sa 
thèse. Son  profil lui vaut d’être embauché en 1987 comme principal économiste 
dans  le fond de pension Frank Russell, avec comme clients Shell, IBM, le  
fabricant d’ordinateurs DEC…

Le grand tournant dans sa carrière se situe en 1990. L’avocat et  homme 
politique Ralph Nader, figure de proue du mouvement consumériste  aux 
Etats-Unis, cherche un économiste et a un nouveau projet en tête. « Il  m’a 
recruté et m’a confié la direction du Consumer Project on  Technology (CPTech), 
à partir duquel j’ai créé, en 2008, KEI »,  raconte Jamie Love. Dès 1991, Nader 
lui demande de mener des recherches  sur le rôle du secteur public dans le 
développement des médicaments  anticancéreux.

Car, dans bien des cas, les recherches qui font émerger des nouvelles  
molécules au potentiel thérapeutique sont menées par des équipes du  secteur 
public, avant d’être développées et commercialisées par des  industriels 
privés. C’était le cas en 1990 du Taxol, sorti d’un  programme aux Etats-Unis 
financé par l’Institut national du cancer, et  dont la synthèse chimique fut 
mise au point par des chercheurs  universitaires sur des fonds des Instituts 
nationaux de la santé  américains (NIH). Lesquels NIH ont bradé leurs droits à 
Bristol-Myers  Squibb.

 Coriace et émotif
Avec CPTech, Jamie Love va être en contact avec des gouvernements,  des ONG, 
voire des industriels, dans des pays soumis à des pressions  américaines pour 
les contraindre à ­appliquer les règles de  l’Organisation mondiale du commerce 
(OMC), quand bien même ils  bénéficient de délais pour s’y conformer : 
Argentine, Brésil, Afrique du  Sud, Inde et d’autres pays d’Asie. Intarissable, 
Jamie Love souligne : « A  partir de 1997, j’ai eu une relation de travail 
étroite avec le  gouvernement sud-africain et j’ai également commencé à 
travailler avec  l’Organisation mondiale de la santé. A l’époque, j’étais l’un 
des rares  économistes du Nord à travailler sur les questions de propriété  
intellectuelle et les accords Trips de l’OMC sur la propriété  intellectuelle. »
Jamie Love croise en 1994 la route d’Ellen t’Hoen. La Néerlandaise  milite à 
l’époque dans l’ONG Health Action International et organise un  séminaire à 
Amsterdam pour examiner les conséquences des tout récents  accords Trips. « Peu 
de personnes pouvaient parler du monde des consommateurs et de la santé 
publique, se rappelle Ellen t’Hoen. Un  intervenant britannique a annulé au 
dernier moment sa participation.  C’est alors que j’ai reçu un message d’un 
certain James Packard Love qui  me disait : “Le programme est très intéressant 
et je peux payer mon  voyage.” A quoi j’ai répondu : ­“Accepteriez-vous 
d’intervenir comme  orateur ?” Il a fait un discours brillant. » 

Quelques années après, Ellen t’Hoen rejoint la campagne pour l’accès  aux 
traitements que lancent à Médecins sans frontières (MSF) Bernard  Pécoul et 
Jacques Pinel. La collaboration avec Jamie Love se poursuit. « Au  fil des 
années, j’ai pu admirer comment Jamie peut sortir vingt idées  formidables par 
heure. Sur le plan intellectuel, c’est quelqu’un  d’incroyablement passionnant, 
mais c’est également un homme attentionné.  Il est particulièrement coriace, 
mais aussi très émotif. »

 Trithérapie à 350 dollars
Bernard Pécoul confirme. A présent directeur exécutif de DNDi, le  partenariat 
public-privé créé à l’initiative de MSF sur des médicaments  pour les maladies 
négligées, il se souvient : « Lors du sommet de  l’OMC à Seattle en 1999, nous 
avions organisé une conférence au cours de  laquelle Jamie a pris la parole. Il 
voulait expliquer les enjeux en  s’appuyant sur des exemples de gens qui 
mouraient faute d’accès à des  traitements trop coûteux. Il s’est mis à pleurer 
au point de ne plus  pouvoir parler. Il a dû faire une pause avant de 
reprendre. »« J’ai  beaucoup de respect pour lui, poursuit Bernard Pécoul. Il a 
joué un rôle majeur pour que le fabricant indien de génériques Cipla propose en 
2001 à MSF une trithérapie à 350 dollars [308 euros] par an. Il a des 
intuitions très fortes. Il est au service des gens. Avec des moyens très 
limités, il a beaucoup apporté. »

Car loin d’être une grosse machine, KEI compte, comme à son origine,  neuf 
permanents avec, en plus du siège à Washington, un bureau à Genève.  Le budget 
est toujours d’un million de dollars, sachant que des quatre  ­fondations la 
soutenant au départ, seule l’Open Society Foundations est  restée. « En 
2007-2009, les fondations Rockefeller, Ford et  McArthur se sont retirées, et 
nous avons dû fermer le bureau de Londres.  Nous avons réussi à remonter la 
pente », note Jamie Love.

Dans l’équipe de KEI figure aussi son épouse, Manon Ress. Rencontrée à  
l’époque où il était à Princeton, et où elle a obtenu un doctorat,  cette 
Franco-Américaine a appris en 2010 qu’elle avait un cancer du sein  agressif. 
Le coût des traitements anticancéreux sur lequel Jamie Love  avait travaillé 
vingt ans auparavant prenait une dimension très  personnelle. Jamie Love et 
Manon Ress se sont donc battus. Contre la  maladie et contre le modèle 
économique sans transparence sur les coûts  de recherche & développement, qui 
rend possible des prix  inabordables même dans les pays les plus riches.

De longue date, Jamie Love a défendu l’idée d’un découplage du prix  de vente 
et des coûts de R&D. En mai, KEI et d’autres ONG ont  soutenu une résolution 
sur la prévention et le traitement du cancer, qui  a été adoptée par 
l’assemblée annuelle de l’OMS. « Elle donne un  mandat suffisant à la direction 
de l’OMS pour aborder la question du  découplage et rendre ces médicaments plus 
abordables et accessibles », explique-t-il. Le bouledogue n’est pas près de 
lâcher prise.

En  savoir plus sur  
http://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/07/12/jamie-love-defenseur-au-grand-c-ur-de-l-acces-aux-traitements_5159301_1650684.html#keyEQZShDIRKr3Ri.99


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