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Revue Santé publique 2012, volume 24, n° 1, pp. 3-4
http://www.sfsp.fr/publications/file/sommaire1-2012.pdf
 
Éditorial

Toutes et tous des experts

De nombreux pays dont la France et le Québec s?interrogent sur la
structuration et les fonctions de l?expertise, sur les comités d?experts.
L?exercice se fait en tenant compte des différents contextes
socio-sanitaires et du rôle que joue la santé publique. Ces sujets étaient
l?enjeu du congrès que la Société française de santé publique a tenu à Lille
en novembre 2011, en collaboration avec ses partenaires.

Plusieurs acteurs de santé publique du Québec y participaient. Les échanges
souvent vifs sur ces questions furent riches d?enseignements, en particulier
sur la question des comités d?experts, leur indépendance, l?éthique et la
déontologie. De retour au Québec, de nouvelles priorités ont été inscrites à
nos agendas. À certains égards l?observateur québécois de santé publique
demeure perplexe. Le foisonnement d?experts est assez surprenant. Au congrès
nous avons fait connaissance avec l?expert institutionnel, le scientifique,
le profane, l?engagé, le paravent, le levier, le dissident, le médiatisé, et
j?en oublie. Pourquoi un tel besoin de catégorisation ? Quelle est sa
finalité ? Comment ces catégories se traduisent-elles dans les missions des
organisations et les responsabilités de chacun? Ce découpage donne une image
de fragmentation et de cloisonnement de l?expertise, parfois d?opposition,
plus rarement de complémentarité. Cette atomisation nous paraît ajouter de
la complexité à la définition de l?expertise et requérir une gestion
exigeante. De plus, le flou des contours du concept d?expertise et les
divergences de points de vue quant à sa définition, ses fonctions et son
organisation, interrogent aussi l?observateur québécois.

Au Québec, l?expertise de santé publique repose essentiellement sur des
connaissances scientifiques et expérientielles. Nous faisons l?effort
d?intégrer ses dimensions dans nos productions et de rendre explicites ces
deux points de vue. Aux niveaux régional et local, les acteurs,
professionnels de santé publique ou issus des milieux associatifs,
contribuent à la construction de l?expertise. Dans le cadre de leurs
responsabilités, ils ont aussi recours à celle produite aux autres niveaux
de l?organisation de la santé publique. Il n?y a pas cette fragmentation que
nous avons perçue en France. Nous nous situons davantage dans une dynamique
d?interaction et de complémentarité des rôles, avec pour conséquence une
gestion assez simple de l?expertise. L?expertise se construit en amont et en
aval de l?action, pour l?accompagner et la faciliter. Une question hante
d?ailleurs l?Institut national de santé publique du Québec, comme
probablement plusieurs organisations françaises, comment produire une
expertise adaptée aux besoins de ces acteurs ? La nécessité d?une réflexion
sur la valorisation et le transfert des connaissances gagne du terrain.

Autre étonnement pour le regard québécois, les organisations françaises
semblent davantage faire appel à l?expertise externe qu?intra-muros. Ce
recours assez systématique nous semble contribuer à rendre aiguë la
préoccupation sur les conflits d?intérêts. Cette question a été au coeur du
congrès. Elle fait régulièrement la manchette des journaux, ravivée
récemment par le scandale du Médiator. Ces conflits seraient entre autres
favorisés par le fait que les experts occupent une succession de postes, et
qu?une déclaration de conflits d?intérêts est demandée pour une période de 3
ans seulement. L?indépendance totale des experts n?est-elle pas une utopie
en France comme au Québec ? Le remède ne s?appelle-t-il pas transparence et
intégrité, réaction rapide lors de dysfonctionnements, éthique et
déontologie ?

Au Québec, le recours à l?expertise externe progresse rapidement.
Gagnerions-nous à l?intégrer plus systématiquement dans nos processus
scientifiques ? Nous avons davantage tendance à développer des standards
explicites de qualité scientifique, à multiplier les partenariats formels et
informels pour produire une expertise solide aux fins de prise de décision
et de mise en oeuvre de programmes de santé publique. Tout en estimant utile
et nécessaire le recours à des comités d?experts externes, sans la
systématiser, nous considérons important de nous doter en interne de masses
critiques d?experts. Ces experts produisent généralement l?expertise en
collaboration avec leurs collègues universitaires, les milieux de la
recherche et des professionnels de santé publique des niveaux régional ou
local.

Beaucoup de discussions également sur l?importance de préserver l?intégrité
scientifique de l?expertise, de séparer l?évaluation du risque de sa
gestion. Les frontières entre les deux sont cependant poreuses. Ne
devrait-elle pas être divisée entre sa production et la prise de décision ?
L?expertise aurait pour fonction d?instruire le politique preneur de
décision, produire l?expertise la plus juste avec des niveaux incertains de
preuves, ce qui est de plus en plus souvent le cas, les décideurs devant
gérer l?incertitude. Au Québec, notamment à l?INSPQ, on distingue de mieux
en mieux la production de l?expertise de sa diffusion. Nous caractérisons
les options qui s?offrent aux décideurs sans suggérer une avenue
particulière, à moins d?en avoir explicitement reçu la demande. Notre défi
est de demeurer à distance critique des décideurs, de résister à leur
influence.

En conclusion, le congrès nous a permis de prendre la mesure de l?excellence
de l?expertise française en santé publique, mais aussi ses défis
d?intégration des connaissances et de la prise en compte des dimensions
liées au terrain. L?expertise doit être constamment développée en amont et
en aval de l?action. La mise en place des Agences Régionales de Santé
constitue probablement une opportunité à saisir.

Les participants au congrès ont fait consensus sur l?urgence de faire de
l?expertise une question prioritaire et sur l?importance de renforcer
l?intégrité des comités d?experts. Tous nos remerciements à la Société
française de santé publique pour l?avoir organisé et de nous avoir donné
l?occasion de présenter les contours et fondements de l?expertise au Québec,
sa structuration et ses fonctions aux divers niveaux de notre système de
santé.

Hélène Valentini

Institut national de santé publique du Québec



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