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[e-med] (2)Evaluer la lutte contre la pauvreté

Quelques réflexions à propos de l’article de Ph. Kourilsky dans le Monde 
économie sur l’évaluation de la lutte contre la pauvreté.
(http://www.essentialdrugs.org/emed/archive/201203/msg00023.php )

Il est évident que l’aide doit être évaluée et que les ONG en général doivent 
faire un effort dans ce sens et en particulier doivent plus et mieux 
capitaliser et valoriser leurs actions, mais, plusieurs questions se posent.

Peut-on vraiment dire que 70% ou 50% des aides partent en fumée, on peut 
sûrement dire que 70% des aides sont peu efficaces ou efficientes mais pas que 
leur intervention est nulle.

Il n’est pas possible d’amalgamer tous les intervenants : il n’y a rien de 
commun entre une organisation internationale, onusienne ou non, une grande OSI 
comme MSF ou OXFAM et une petite association de jumelage entre Trifoulliy et 
Duponkro ou Durandougou.

L’auteur issu de la recherche compare les évaluations dans la recherche à ce 
qui pourrait être fait pour l’aide. Cela pose de nombreuses questions.
D’abord on connaît les excès provoqués par le système d’évaluation de la 
recherche : il est plus important d’avoir une bonne politique de publications 
que d’avoir de bonnes idées de recherche avec la non publication des résultats 
négatifs ou la prééminence de la langue anglaise, sans compter les tricheries 
heureusement rares.
Les chercheurs sont évalués par leurs pairs : qui seront les évaluateurs pour 
la lutte contre la pauvreté ?
Comment évaluer les résultats réels dont bénéficient les « pauvres » ?
Les bailleurs internationaux ont développé ces dernières années une stratégie 
de décaissement à partir des résultats (FM, fondations, UNITAID) on en voit 
maintenant les dérives : multiplication des rapports à fournir, multiplication 
des actions de formation de base, décalage entre le projet et les réalisations, 
sur estimations de certains secteurs ou pays etc. Ces formations sont 
privilégiées car elles sont ponctuelles, faciles à évaluer par une auto 
évaluation finale et de décaissement aisé. Tous les acteurs de terrain en ont 
constaté les dérives : perdiémite, fréquentation relative (on vient juste 
signer), absence répétée, formation strictement théorique, absence de suivi, 
évaluation se limitant à l’autoquestionnaire final, etc.. On ne connaît rien 
des effets (impacts) à long terme de ces milliers de formations faites depuis 
15 ans : que sont devenus les formés ? quelles sont leurs activités après 3 ou 
5 ans ? quel effet sur leurs pratiques ? etc.. 

Tout cela doit nous amener comme le propose P. Kourilski à un science de 
l’action de terrain. Mais reste à déterminer les questions à poser puis les 
méthodes. Pour cela il faut faire en sorte qu’il y ait enfin un vrai dialogue 
entre acteurs de terrain, décideurs des politiques de recherche et 
d’intervention et chercheurs. La difficulté est de reconnaître quels sont les 
vrais besoins, donc les vraies questions de recherche. 
Deux exemples récents dans mon domaine de compétence, celui de la santé en 
Afrique.
A. Quand on demande aux populations quels sont leurs soucis de santé la réponse 
générale est : les douleurs « rhumatismales » et la fièvre. Or les priorités 
des bailleurs sont le SIDA, le paludisme et la tuberculose : qui a raison ? sur 
quelles bases en fera-t-on l’évaluation ?
B. Il est admis par tous que tout examen complémentaire entraîne un accès 
diminué aux soins. Pour le suivi des patients infectés par VIH les pays riches 
privilégient les examens biologiques ; au sud on fait donc la même chose. Quand 
étudiera-t-on des méthodes de suivi plus cliniques à la portée des soignants et 
aux résultats immédiatement disponibles ? va-t-on continuer longtemps à évaluer 
les programmes de traitement ARV sur le nombre de tests CD4 ou charge virale 
réalisés ?
Il serait intéressant que le réseau ReMeD par ses membres du sud et du nord, 
apporte sa pierre à cette réflexion et contribue à une meilleure efficacité de 
l’aide


Dr Jean Loup Rey (santé publique)



> Message du 13/03/12 14:26
> De : "remed" 
> A : "'Essential Drugs in French'" 
> Copie à : 
> Objet : [e-med] Evaluer la lutte contre la pauvreté
> 
> Evaluer la lutte contre la pauvreté
> 
> La chronique de Philippe Kourilsky | LE MONDE ECONOMIE | 05.03.12 | 15h55 
> par Philippe Kourilsky, professeur au Collège de France, président de Facts
> Initiative
> 
> http://solutionsauxentreprises.lemonde.fr/?utm_source=lemonde&utm_medium=ops
> &utm_content=pave&utm_campaign=sfrbt
> 
> Deux milliards d'êtres humains sur les sept que compte la planète vivent
> dans la misère.
> 
> 
> Cet immense scandale en cache un autre. Une fraction importante des moyens
> dévolus à la lutte contre la pauvreté (jusqu'à 70 % selon certaines
> analyses) part en fumée. Triple crime : contre les pauvres, contre les
> contributeurs (publics et privés) dont la générosité est abusée, et contre
> l'esprit.
> 
> L'intelligence humaine peut et doit mieux faire. Car cette insupportable
> déperdition de ressources n'a rien d'une fatalité. Elle provient largement
> d'un défaut de culture et d'organisation.
> 
> Les travaux effectués sur le terrain, les réussites, les innovations et les
> échecs ne sont que rarement validés et publiés. On parle de projets, souvent
> à des fins de communication et de propagande, mais peu ou pas de résultats.
> C'est le cas de la plupart des organisations non gouvernementales (ONG).
> 
> Bien sûr, elles doivent lever des fonds, et la compétition est rude ! Mais
> elle est tout aussi rude pour les scientifiques qui, eux, ont pour règle
> d'or de publier leurs travaux, après la validation que procure le jugement
> par les pairs.
> 
> N'importe qui peut prendre connaissance des résultats, les tenir pour
> fiables et en faire usage. Et la science avance. Que serait-elle - et que
> seraient des institutions comme le CNRS - sans publications scientifiques ?
> 
> PAS DE CAPITALISATION DES SAVOIR-FAIRE
> 
> Rien de tel chez l'énorme majorité des acteurs de la lutte contre la
> pauvreté. D'où une série de conséquences désastreuses. Pas de publication,
> pas de capitalisation des savoirs et des savoir-faire ; des erreurs sont
> reproduites, des succès ne le sont pas. L'évaluation des actions est
> gravement insuffisante ; les acteurs ne bénéficient pas de la reconnaissance
> qu'ils méritent, et les communautés, locales et internationales, sont
> déstructurées. Au total, une perte colossale d'efficacité.
> 
> La solution s'impose : instaurer la publication avec validation par les
> pairs. Tel est le projet de la revue Facts.
> 
> La revue électronique Facts (www.factsreports.org
> ), acronyme de Field Actions
> Science (science de
> l'action de terrain), a été lancée avec le soutien de l'Institut Veolia
> Environnement, de son comité de prospective et de son délégué général. Elle
> est bien évidemment d'accès libre et gratuit. Tous - bailleurs de fonds,
> ONG, acteurs de terrain - en reconnaissent l'utilité et même la nécessité.
> 
> L'entreprise n'est pas facile, mais elle marche ! Des dizaines d'articles
> sont déjà en ligne. Quinze numéros spéciaux sont en gestation. HEC, l'une
> des principales écoles de commerce française, vient d'ouvrir une filière
> Facts qui permet à des étudiants de participer à des expériences de terrain,
> tout en aidant à l'écriture des résultats. Des partenariats sont établis,
> comme avec la Fondation de France à Haïti.
> 
> Et la France ? La pauvreté n'en est pas absente et les nombreuses
> associations à l'oeuvre (les ONG "nationales") n'ont guère l'habitude de
> publier leurs résultats, avec les mêmes inconvénients que dans les pays en
> développement. Facts France est donc sur le point de voir le jour.
> 
> Le défi le plus difficile pour Facts est sans doute de changer la culture
> des acteurs de terrain. Curieusement, l'un des problèmes est la culture de
> la générosité, dont on croit volontiers qu'elle peut tout justifier et tout
> faire. Or, ce n'est pas vrai. La générosité ne suffit pas.
> 
> Ma propre réflexion sur le concept d'altruité (Le Manifeste de l'altruisme,
> Odile Jacob , 2011) m'a
> conduit à montrer que ses ramifications profondes s'étendent jusqu'à
> l'économie, comme le montrent les travaux d'Hervé Defalvard
> ("Altruisme et
> altruité dans les sciences sociales", séminaire de recherche à HEC, le 17
> janvier) et à la philosophie politique.
> 
> L'idée d'altruité emporte avec elle celle d'un devoir de rationalité. Il
> est de notre devoir de lutter contre la pauvreté, mais il est aussi de notre
> devoir de le faire de façon rationnelle, "scientifique", en utilisant des
> méthodes qui ont fait la preuve de leur efficacité.
> 
> Créer une science de l'action de terrain est donc une entreprise
> pragmatique, essentielle, urgente, qui en appelle à la raison pour atteindre
> des buts que la générosité seule ne peut atteindre.
> 
> 
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