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[e-med] De faux médicaments au pays du «swiss made»

De faux médicaments au pays du «swiss made»
http://www.swissinfo.ch/fre/societe/De_faux_medicaments_au_pays_du_swiss_mad
e.html?cid=32221256 
Par Peter Siegenthaler, swissinfo.ch
03. mars 2012 - 17:00

Des patients américains reçoivent un anti-cancéreux falsifié et la chaîne de
sa distribution passe par une firme de Zoug. Pas vraiment étonnant: la bonne
réputation de ses produits fait de la Suisse une plaque tournante appréciée
du commerce des contrefaçons.

A la mi-février, la FDA, l?Agence fédérale américaine des produits
alimentaires et médicamenteux, annonçait que plusieurs oncologues de
Californie, du Texas et de l?Illinois avaient reçu de leurs fournisseurs un
médicament falsifié en lieu et place de l'Avastin, produit de la filiale de
Roche Genentech. Selon le FDA, le produit en question ne contient pas de
Bevacizumab, son principe actif. Il est donc inefficace, et même dangereux.
 
Le fait que les médecins ainsi trompés ne se fournissent pas directement
chez le fabricant tient le plus souvent à une question de prix. 400 mg
d?Avastin coûtent près de 2000 francs. Selon sa pathologie, le patient doit
débourser entre 5000 et 10'000 francs par mois pour son médicament et un
cycle complet de traitement coûte entre 60'000 et 100'000 francs.
 
Avec la globalisation des marchés et l?importance croissante des
importations parallèles, de tels produits se trouvent parfois pour moins
cher en passant par des canaux moins officiels. Et ceci vaut également pour
les vrais médicaments.

La filière passe par trois continents

Ici, le cas du faux Avastin n?est qu?un exemple parmi d?autres. Une enquête
est ouverte pour savoir où il a été fabriqué et comment il a réussi à entrer
dans la chaîne passablement compliquée de la distribution.
 
L?un des intermédiaires impliqués dans ce commerce, Hadicon AG à Zoug, a
déposé plainte auprès du parquet cantonal. Hadicon aurait commandé le
médicament en Egypte, à une compagnie nommée «SAWA for importing and
exporting». La marchandise aurait ensuite été stockée dans un entrepôt du
port franc de Zurich avant d?être acheminée au Danemark, d?où la firme
CareMed l?aurait expédiée en Grande-Bretagne, dernière étape avant les
Etats-Unis.
 
A la fin 2011, Hadicon aurait appris de l?intermédiaire danois que l?Avastin
avait été confisqué par les autorités britanniques, comme l?écrit son
directeur Klaus-Rainer Tödter en réponse à nos questions. Mais une partie de
la cargaison a visiblement réussi à passer, pour se retrouver quelques
semaines plus tard chez les oncologues américains.
 
Hadicon affirme avoir informé son partenaire danois que le médicament avait
été acheté en Egypte. Sur la question de savoir comment l?intermédiaire
égyptien s?est procuré de l?Avastin falsifié, Klaus-Rainer Tödter n?a pas
voulu prendre position.
 
Hadicon est spécialisée dans le commerce en gros des produits et des
appareils pharmaceutiques et médicaux. L?entreprise, qui emploie sept
personnes à Zoug, est au bénéfice d?une autorisation de swissmedic,
l?Institut suisse des produits thérapeutiques, comme nous le confirme son
vice-directeur Hans-Beat Jenny.
 
Hadicon est ainsi l?une des 60 firmes en Suisse à disposer d?une telle
autorisation pour faire commerce de médicaments à l?étranger, et à
l?étranger seulement. Pour le commerce domestique, les conditions sont
considérablement plus sévères. «Chaque pays veut d?abord protéger sa propre
population», explique Hans-Beat Jenny.

Le seul pays au monde

La Suisse n?en est pas moins le seul pays au monde à prescrire des
autorisations également pour le commerce des médicaments à l?étranger. Elle
exige par exemple la preuve que «l?établissement est doté d?un système
opérationnel d?assurance-qualité pharmaceutique prévoyant la participation
active des membres de la direction et du personnel des services concernés».
 
«On doit notamment enregistrer et archiver les entrées et les sorties de
marchandise, précise le vice-directeur de swissmedic. Le grossiste doit dans
tous les cas communiquer au destinataire le nom du fabricant et le numéro du
lot original de la marchandise livrée».
 
Quant à la question de savoir si Hadicon a rempli ses obligations dans le
cas du faux Avastin, Hans-Beat Jenny ne veut pas se prononcer tant que les
investigations sont en cours.

Origine douteuse

L?industrie pharmaceutique suisse joue un rôle de premier plan dans le
monde. Dominées par le tandem Novartis-Roche, ses multinationales cumulent
30 milliards de francs de chiffre d?affaires annuel, dont 98% réalisés à
l?étranger. Le pays recense plus de 300 entreprises actives dans le secteur.
 
«Notre pays offre vraiment un bon environnement pour le commerce. Les
conditions économiques et fiscales y sont favorables, la liberté de commerce
et d?industrie y est tenue pour une valeur centrale; en comparaison avec la
plupart des autres pays, il est moins compliqué d?y fonder une entreprise»,
note Hans-Beat Jenny.
 
Mais ces conditions favorables rendent également la Suisse attractive pour
des commerçants en médicaments plutôt douteux, et ceci malgré sa pratique
assez stricte en matière d?autorisations. «C?est comme ça, admet le
vice-directeur de swissmedic. Avec les médicaments falsifiés, on constate
souvent que la vraie origine a été camouflée».
 
Un exemple classique est celui des médicaments qui venaient du Pakistan en
Israël, puis passaient aux Pays-Bas avant d?être distribués par un grossiste
allemand. «Comme le distributeur avait son siège en Suisse et que la
marchandise venait d?Israël, les acheteurs n?avaient aucun soupçon»,
explique Hans-Beat Jenny. Les falsificateurs emploient souvent ce type de
circuits, afin que leur marchandise paraisse de plus en plus «clean» en
passant d?un pays à l?autre.
 
Car bien sûr, «si le grossiste allemand s?était vu proposer directement de
la marchandise venue du Pakistan, cela lui aurait certainement mis la puce à
l?oreille».

La pointe de l?iceberg?

Le fait de se voir offrir un médicament contre le cancer par une maison
égyptienne n?aurait-il pas dû pareillement éveiller quelques soupçons chez
Hadicon à Zoug?
 
«Nous n?avions jusqu?ici eu aucun problème avec les livraisons de la firme
SAWA, écrit le directeur Klaus-Rainer Tödter. Hadicon doit admettre avoir
été victime d?une fraude internationale à grande échelle. Les instigateurs
savaient que dans la chaîne de livraison, on n?a pas le droit d?ouvrir un
médicament conditionné dans son emballage d?origine».
 
Dans les dix dernières années, on n?a découvert en Suisse qu?une poignée de
cas de falsification dans lesquels des firmes suisses étaient impliquées. Ne
s?agit-il que de la pointe de l?iceberg? «Difficile à évaluer», répond
Hans-Beat Jenny. On estime par contre que dans certains pays, comme le
Nigéria, la moitié des médicaments distribués par les canaux officiels
(pharmacies, hôpitaux) seraient des faux.


Peter Siegenthaler, swissinfo.ch
(Traduction de l?allemand: Marc-André Miserez)



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