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Quand les cigarettiers détournent la science

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 23.12.11 | 14h32   ?  Mis à jour le 23.12.11 |
14h47

http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/12/23/quand-les-tabagistes-detour
nent-la-science_1622464_3244.html

C'est un cas d'école de toute beauté. Avec trois collègues de l'université
de Californie à San Francisco, Stanton Glantz, professeur de médecine et
chercheur au Center for Tobacco Control   Research and Education, offre,
dans la livraison du 20 décembre de la revue PLoS Medicine, un superbe
exemple de corruption et de manipulation de la science. Les quatre
scientifiques ont voulu vérifier   par eux-mêmes les conclusions d'un
programme de recherche mené par le cigarettier Philip Morris   dédouanant de
tout effet nocif les additifs ajoutés au tabac.


De quoi s'agissait-il ? A la fin des années 1990, Philip Morris s'inquiétait
- à raison - de la possibilité que la Food and Drug Administration (FDA)
puisse un jour avoir  son mot à dire sur la composition des cigarettes -
comme c'est le cas pour les médicaments ou les aliments. Anticipant le
moment où surviendrait cette décision, finalement advenue en 2009, le
cigarettier américain avait lancé le "Project MIX". Celui-ci était censé
évaluer  la toxicité additionnelle de 333 des 599 additifs ajoutés au tabac
des cigarettes, afin de pouvoir  montrer  au régulateur, le moment venu, des
études rassurantes attestant l'absence de surtoxicité de ces adjuvants et
autres agents de saveur.


Pourquoi ces 333 additifs et pas les 266 autres ? Stanton Glantz et ses
coauteurs avouent l'ignorer. Toujours est-il que le résultat du Projet MIX
est publié sous forme de quatre articles, en janvier 2002, dans Food and
Chemical Toxicity, une revue savante de belle envergure. Avec comme
conclusion générale que "les changements statistiquement significatifs
détectés sur certains paramètres (...) sont secondaires" et qu'"il n'y a nul
indice d'aucun nouvel effet attribuable" à ces additifs...

En compulsant des documents internes de Philip Morris rendus publics par
décision de justice, Stanton Glantz et ses coauteurs ont décortiqué les
méthodes des scientifiques du cigarettier. Ces derniers ont bel et bien
comparé la fumée des cigarettes avec additifs et celle de cigarettes privées
de ces produits. Mais ce qu'ils ont comparé, c'est la teneur de composés
toxiques rapportée à la concentration totale de particules contenues dans la
fumée... Dans ce cas, en effet, pas de différences notables.

Tour de passe-passe

Mais ils ont laissé de côté d'autres données beaucoup plus ennuyeuses. Car,
si l'on s'intéresse à la quantité totale de toxiques produits par la
combustion d'une cigarette, tout change ! Les "tiges" bardées de ces fameux
additifs augmentent de plus de 20 % la quantité de quinze carcinogènes et
cytotoxiques connus, présents dans la fumée inhalée... De plus, rappelle le
pneumologue Yves Martinet, président de l'Alliance contre le tabac, "nombre
de ces additifs servent à rendre moins irritante la fumée de cigarette, donc
à la rendre plus facilement inhalable". Donc plus nocive puisqu'elle peut
pénétrer plus profondément dans les poumons du fumeur... Ainsi, la
surtoxicité des additifs est double.

Comment diable un tel tour de passe-passe a-t-il pu être  repris dans une
revue comme Food and Chemical Toxicology ? La réponse est elle aussi dans la
documentation interne du cigarettier, dont l'un des caciques explique qu'il
faut soumette les résultats de l'étude "à une revue dont l'éditeur nous
connaît". A cette période, celui qui dirigeait le comité éditorial de la
revue était un distingué professeur de pharmacologie et de toxicologie de la
Virginia Commonwealth University, de même qu'un membre du conseil
scientifique de... Philip Morris. Quant au comité éditorial lui-même, il ne
risquait guère de se rebeller: pas moins de onze de ses membres
entretenaient des liens de diverses natures avec l'industrie du tabac...

Pour l'heure, la FDA a simplement tenu compte des "travaux" de Philip Morris
publiés en 2002. Ces derniers étant désormais mis en pièces, l'agence
américaine pourrait bien décider de demander  à l'industrie de revoir les
formulations de ses "clous de cercueil"... Le principal auteur des travaux
réfutés, Ed Carmines, n'a pas répondu aux sollicitations du Monde.

Stéphane Foucart


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