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[e-med] (5)Burundi : coup d'arrêt au trafic de médicaments illicites

Bonjour,

Je suis toujours étonné qu'au fil des discussions et messages répétés qui ont 
pour objet les questions de "médicaments illicites", les réponses et les 
solutions réclamées - qu'elles proviennent du monde professionnel (eg, les 
pharmaciens, les ordres de pharmaciens, l'inspection pharmaceutique) ou 
institutionnel (eg, ministère de la santé, les industriels du médicament, le 
monde politique, etc.), soient toujours centrées sur le seul aspect de la 
répression et de la pénalisation.

Si l'existence et la dynamique d'un secteur pharmaceutique informel doit être 
combattue, qu’il s’agisse de médicaments falsifiés ou détournés, si la qualité 
du médicament n’est pas questionnable, pourquoi les seuls instruments 
disponibles ne seraient que la répression et l'exemplarité des sanctions (eg, 
convention « Medicrime », autodafé de médicaments suspects). Certes le pénal 
est indispensable et a sa place, surtout quand ce marché illicite est parfois 
aux mains de groupes organisés dont les seules motivations sont d'ordre 
financière et n’ont rien avoir avec la santé des populations. Si cette 
situation est ancienne (la falsification et l’informel accompagne toute 
l’histoire de la pharmacie jusqu’à nos jours, notamment dans les pays 
occidentaux : des quid pro quo du Moyen Age, aux thériaques du XIXème siècle 
scientiste et au XXIème siècle des pilules miracles de l’e-commerce), elle est 
de plus en plus préoccupante car répandue, sans frontières et en développement 
extensif, et que les falsificateurs en pharmacie ont toujours un coup d’avance 
sur la police pharmaceutique, quand elle existe.

Jamais – ou rarement, n’est mentionné ce qui est une des moteurs de ce problème 
complexe, à savoir la demande et les attentes des individus et des populations. 
L’homme, la femme, la famille quand l’un des siens est malade et nécessite une 
prise en charge médicamenteuse et si ce besoin est fondé attend une réponse 
spécifique et appropriée, qui - si elle a été analysée par les anthropologues 
et les sociologues (cf. M. Akrich ou D. Fassin), a été le plus souvent ignorée 
de la communauté pharmaceutique. 

Il/elle (le malade) a besoin d’une pharmacie privée ou publique ou d’un dépôt 
pharmaceutique qui lui soit accessible géographiquement et culturellement. 
Généralement les pharmacies sont concentrées dans les zones urbaines où souvent 
n’y vit pas la majorité de la population, et les dépôts officiels ou officieux 
sont disséminés et rares car les pharmacies y voient une concurrence ou une 
atteinte à leur monopole pharmaceutique et commercial. Cette officine 
pharmaceutique dans sa vitrine, son affichage et son fonctionnement à modernité 
revendiquée - qu’elle soit à Bamako ou Antananarivo, est la copie conforme de 
celle que l’on trouve à Marseille ou à Saint Denis : ne nous étonnons pas 
qu’elle puisse apparaitre comme un lieu étranger et inhospitalier pour 
beaucoup. La famille et le patient - qu’elle que soit sa culture ou ses 
racines, attend du pharmacien qu’il ait une capacité d’écoute, de 
compréhension, de confiance et non qu’il soit un simple distributeur exclusif 
ou un revendeur patenté, car le médicament est plus qu’une boîte, un flacon ou 
un RCP, c’est un objet technique et social au cœur de la relation thérapeutique 
et de soins. Même si c’est à déplorer et que cela comporte des risques 
certains, le plus souvent le secteur informel est plus à même de répondre 
directement à ces attentes par le biais et la proximité géographique et 
culturelle des étals retrouvés sur les marchés, des pharmacies « par terre », 
ou des réseaux de vente clandestins qu’ils aient une assise confessionnelle ou 
communautaire. Le secteur informel occupe ainsi une niche que le secteur formel 
(la pharmacie d’officine) ne sait pas toujours remplir.

Le malade et sa famille dans sa recherche d’un traitement médicamenteux en lien 
avec son besoin de santé, attendent de la communauté, de la région ou de l’Etat 
qu’existe un cadre socialisé de prise en charge de l’épisode maladie (eg, 
mutuelles de santé). Etre malade est synonyme de dépense financière induite 
(achat de médicaments, hospitalisation, frais de déplacement) - surtout quand 
l’antienne de la communauté internationale a été depuis l’Initiative de Bamako 
(1987) « le recouvrement des coûts » (c'est-à-dire faire payer le malade au 
moment où il est malade), permettant plus ou moins aux Etats de se défausser de 
leurs responsabilités sociales sur le dos du patient et de faire fonctionner 
des formations sanitaires dont les lits sont parfois à moitié-vide car peu 
accueillantes. Etre malade, signifie également une charge pour la famille, car 
si le malade coûte, il devient en outre inapte pour subvenir aux besoins de la 
famille ou du groupe. Alors quand vous êtes hospitalisé et que l’hôpital - soit 
par rupture de stock, absence de référencement ou mauvaise gestion, vous envoie 
à la pharmacie installée juste en face (car ce type d’aller et retour est 
fréquent) où le prix de vente correspond à la seule logique économique, où le 
médicament générique est rare car le ministère de la santé n’a pas de politique 
incitative et que les industriels du médicament dénigrent jusqu’à la caricature 
et sans opposition ces médicaments, que l’officinal ne peut ou ne veut pas 
déconditionner et vous donne et vend 28 comprimés alors que vous n’en avez 
besoin que de 10, que l’on n’y trouve pas de « médicaments traditionnels 
améliorés »… alors le patient, et même si c’est une supercherie maligne et un 
risque de retard de soins (qui peut coûter cher à terme, mais quand on vit au 
jour le jour…), préfère ou se contraint à aller faire affaire avec le secteur 
informel de proximité.

Alors si le secteur informel est bien sûr une réponse inadéquate à une attente 
légitime et mal prise en compte (pouvoir se ou être soigné selon ses besoins), 
elle reste pour une grande partie de la population de nombreux pays l’unique et 
seule alternative offerte, par défaut. Se concentrer sur la seule répression et 
les actions pénales – outre que cela apparaitra rapidement comme une simple 
défense d’intérêts corporatistes (défense de la profession, lutte contre les 
atteintes au monopole, malthusianisme professionnel, extension abusive du droit 
des brevets, etc.), n’empêchera jamais le secteur informel de proliférer.

Patrice Trouiller
Université de Grenoble
Centre Hospitalier Universitaire de Grenoble

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