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[e-med] Les méthodes de l'ombre du labo Servier

Les méthodes de l'ombre du labo Servier
Enquête
«Libération» raconte les coulisses du fabricant du Mediator. Dirigé de main 
de fer, le groupe s'illustre par son culte du secret, son marketing sans 
scrupules et son lobbying politique.
Par ERIC FAVEREAU, MOURAD GUICHARD Orléans, de notre correspondant, CÉDRIC 
MATHIOT, YANN PHILIPPIN
http://www.liberation.fr/societe/01012309667-les-methodes-de-l-ombre-du-labo-servier

«Désolé, je n'ai pas envie d'avoir un accident de voiture, vous ne savez pas 
à qui vous avez affaire.» Un autre : «Je cherche du boulot, j'aimerais 
autant que mon nom ne sorte pas.» Ou encore : «Je ne crains pas pour ma vie, 
mais je n'ai pas envie de voir ma boîte couler.» Ainsi parlent les anciens 
de Servier contactés par Libération, entre peur et prudence, dignes d'un 
roman de John Le Carré.

Les salariés, en interne, se drapent, eux, dans le mutisme. Cela ne tient 
pas seulement aux consignes imposées par Image 7, la puissante boîte de com 
choisie pour surmonter la crise du Mediator.

Servier, c'est l'histoire du docteur Jacques Servier, parti de presque rien 
dans les années 50, et qui a transformé en l'espace de soixante ans son 
petit labo en une multinationale de 20 000 salariés. Et qui lui a imprimé 
une culture unique. «C'est un peu la Corée du Nord de l'industrie 
pharmaceutique», diagnostique un ancien. Un labo qui a fait de la recherche 
et développement son credo et qui ne s'est pourtant jamais distingué par la 
qualité de ses molécules. Une entreprise qui a fait de la culture du 
marketing et du lobbying les vrais leviers de son développement.

Le culte du secret est dans son ADN. Tout est compartimenté, cloisonné. Et 
rien n'est transparent. Y compris les chiffres élémentaires d'une 
entreprise. Le bénéfice est par exemple un chiffre top secret que personne 
ou presque ne connaît. Il y a quelques années, alors que le ministère de 
l'Industrie 
préparait un plan d'aide au secteur, un membre du cabinet est chargé de 
demander les comptes des labos français. Tous les ont fournis. Sauf Servier. 
«Le directeur général a refusé de les donner. avant de confier qu'il ne les 
avait pas.» Une des raisons de l'opacité qui règne tient à la multitude de 
structures juridiques qui constitue la galaxie Servier. «Il y avait plus de 
120 sociétés à l'époque où je travaillais, dit un cadre des années 80. A 
chaque fois que je changeais d'unité, je devais démissionner.» Combien d'unités 
existent aujourd'hui ? «Je ne sais pas», répond un haut responsable. Moyen 
d'éviter 
l'impôt honni et de compliquer la création de structures de représentants du 
personnel.

«L'odeur des fauves». Servier, 5 000 salariés en France, compte trois 
délégués syndicaux CFDT. Et a toujours mis un soin à ne pas multiplier ces 
agitateurs potentiels. Quand la CFDT a tenté de créer un comité économique 
européen, le syndicat a contacté des représentants d'une société du groupe 
en Hongrie, «qui ont fini par faire marche arrière après des pressions», dit 
une source interne. Le fondateur ne s'est jamais caché de l'opinion qu'il se 
faisait des syndicats : une «réponse des pauvres» à la trop grande distance 
qui existe dans les entreprises entre la direction et les salariés. Lui 
préfère des liens directs, comme ces CRH (conseillers ressources humaines), 
les yeux et les porte-voix de la direction.

L'adhésion totale à la culture maison n'est pas négociable. «Un traître, 
cela se voit. [.] Il faut reconnaître à leur odeur les fauves», écrit 
Servier. D'où un système de recrutements singulier pour éviter les moutons 
noirs. Comme l'a révélé le Canard enchaîné, Servier a été épinglé en 1999 
pour avoir constitué une équipe de barbouzes. Des anciens des services 
secrets chargés des enquêtes de personnalité très poussées. L'objectif : 
écarter les candidats «de gauche»,«syndiqués», ou «contestataires».

Le recrutement, désormais assoupli, est géré par Actam, une société du 
groupe gérée par son secrétaire général, Christian Bazantay. Aujourd'hui 
encore, chaque postulant doit fournir trois références personnelles et 
professionnelles. «Quand j'ai été embauché, ils sont allés voir mon oncle et 
ma tante et m'ont demandé à quel jeu je jouais quand j'avais 6 ans», se 
souvient un ex-salarié.

En contrepartie, les employés jouissent de salaires supérieurs à ceux de la 
concurrence et d'un plan d'intéressement très généreux. «Tout cela à un 
prix, celui de la loyauté. Je trouve normal de s'y plier, c'est 
donnant-donnant», explique un salarié. Un connaisseur de l'entreprise : «C'est 
totalement régressif sur le plan social, mais très protecteur.» Et de 
reconnaître : «Il y a actuellement une importante restructuration dans le 
groupe. Mot d'ordre : «pas de plan social», Servier ne le supporterait pas. 
Ailleurs, cela se terminerait par des charrettes.»

Servier a toujours choyé son indépendance. Pour se mettre à l'abri des 
prédateurs, le groupe s'est alors structuré en fondation, à laquelle Nicolas 
Sarkozy a mis la patte (lire ci-dessous). C'est aussi cette structure qui 
permet de consacrer, affirme l'entreprise, 25% des bénéfices à la recherche 
et au développement.

L'innovation, c'est le credo et la fierté de Servier. Alors même que le labo 
a fait sa fortune avec des produits de confort peu efficaces (comme le 
veinotonique Daflon), un coupe-faim dangereux (l'Isoméride, lire page 5) et 
des médicaments de qualité mais dérivés de molécules concurrentes. «Parce 
que son portefeuille de produits est médiocre, Servier avait besoin de 
savoir les vendre», explique un consultant. C'est tout le génie de cette 
entreprise. Le terme marketing est vulgaire. On y préfère la «communication 
médicale». Massive, ultra-rodée et parfois tendancieuse. Servier a identifié 
très tôt ses clients : les médecins généralistes prescripteurs. «Il y a une 
école Servier dans la visite médicale», explique un ancien. «Ce sont les 
plus agressifs commercialement», explique Bernard Becel, médecin qui a animé 
un réseau d'observateurs de la visite médicale pour la revue Prescrire. 
Servier avait trois réseaux différents : les «jolies femmes» pour séduire, 
les hommes qui flattaient, et «les agressifs qui vous traitaient d'incompétent 
si vous ne prescriviez pas leurs produits».

«Infiltrées». Servier est un orfèvre dans l'art de choyer les médecins. 
Avant que la loi n'encadre (un peu) les cadeaux en 1994, «l'argent coulait à 
flots», se souvient un chef de clinique parisien qui a touché des dizaines 
de milliers d'euros. Le labo complète les revenus des internes, finance 
déplacements aux congrès et essais cliniques. Ses concurrents aussi, mais 
«Servier, c'était le top», assure un hospitalier. «Ils ont su plus que les 
autres subventionner les spécialités savantes, comme la cardiologie, 
infiltrées à un degré extrême», indique Philippe Even, directeur de l'Institut 
Necker.

En août, le congrès de la très influente European Society of Cardiology 
(ESC) a permis de mesurer la force de frappe du labo. Une étude sur le 
Procoralan, un des derniers produits maison (dont la publicité «non 
objective» a été interdite), a été présentée en grande pompe. A la tribune, 
Michel Komajda, leader de l'étude clinique du produit, venait d'être 
intronisé nouveau président de l'ESC. Idéal pour donner un maximum de force 
au message. D'autant que Servier avait affrété un charter de cardiologues. 
«Les derniers présidents de l'institution ont tous mené des études cliniques 
pour le compte de Servier», remarque un cardiologue.

Servier a aussi su tisser sa toile dans l'administration. «Les gens avec qui 
je me suis bien entendu ont fait des belles carrières», rappelle Servier à 
un ancien haut cadre du ministère. Irène Frachon, pneumologue qui a révélé 
l'affaire 
du Mediator, raconte ainsi qu'un cadre de l'Afssaps (le gendarme du 
médicament) a confié avoir appris son embauche par Servier, via son époux 
(1). En octobre 2009, juste avant l'interdiction du Mediator, un autre 
membre de l'Afssaps confiait ses états d'âme dans un mail que Libération s'est 
procuré : «Servier va faire appel, va aller devant l'Europe, devant les 
députés. Ils vont jouer de toute leur influence, lobby, ficelles légales, 
appels, pour jouer la montre.»
Servier a également su, comme les autres labos français, jouer la corde 
l'emploi 
pour obtenir de bons prix pour ses médicaments. «A mon époque, on préparait 
des tableaux corrélant le prix et le nombre d'emplois créés», témoigne un 
ancien. Le Coversyl (traitement cardiovasculaire) a ainsi le prix le plus 
élevé parmi sa classe thérapeutique. Aux côtés des autres petits labos 
indépendants (Pierre Fabre, Ipsen), il a été à la pointe du combat pour 
freiner le déremboursement des médicaments inefficaces, initié par Aubry en 
2001 et poursuivi depuis. «Les gouvernements les ont soignés pour protéger 
l'emploi 
; on a maintenu une rente», reconnaît un parlementaire UMP.

Mais les temps changent. Malgré les multiples recours juridiques de Servier, 
la plupart de ses médicaments de confort ont fini par être déremboursés en 
2008. D'autres, jugés trop dangereux ont été retirés du marché (Duxil, 
Survector, et bien sûr Mediator). La relève n'est pas assurée : le Valdoxan, 
un antidépresseur lancé fin 2009, a été jugé peu innovant et n'a pas obtenu 
un bon prix.

La Commission européenne a lancé en juillet 2009 une enquête contre le labo, 
accusé d'entente avec les génériqueurs pour qu'ils ne copient pas trop vite 
certains de ses produits. «L'affaire du Mediator est révélatrice de la fin d'un 
système», assure un expert. Mais tant que Jacques Servier sera aux 
commandes, il continuera à défendre farouchement l'oeuvre de sa vie.

(1) «Mediator 150 mg», sous titre censuré, Editions Dialogues 


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