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[e-med] Le Monde.fr : La pharmacie du monde en danger (Act Up, ALCS, DNP+)

Point de vue
La pharmacie du monde en danger
Pierre Chappard, Loon Gangte et Hakima Himmich
LEMONDE.FR | 17.11.10 | 08h58

Une simple signature à Bruxelles peut-elle provoquer une catastrophe
humanitaire ? Nous pourrions bientôt en avoir la preuve, et le nombre
de victimes serait alors très élevé. Le cycle de négociations des
accords de libre-échange qui s'est ouvert la semaine passée entre
l'Union européenne et l'Inde risque en effet de mettre un terme à la
production massive de médicaments en Inde. Et ainsi mettre en danger
le fonctionnement de ce qui s'est imposé ces dernières années comme la
pharmacie du monde.


Les conséquences d'un tel accord seraient immédiates. A peine conclu,
l'industrie pharmaceutique indienne ne pourrait plus fournir les
traitements à bas coût qui aujourd'hui sauvent des populations
entières, décimées par le sida, le paludisme, ou encore la rougeole et
la tuberculose. Pour comprendre l'étendue du danger, un retour en
arrière s'impose.

Au cours des vingt dernières années, l'Inde s'est imposée comme le
premier fournisseur mondial de médicaments. Ses laboratoires,
spécialisés dans la production de génériques – c'est-à-dire de copies
chimiquement identiques aux produits de marque –, ont permis de
fournir des traitements à des pays qui en auraient été privés faute de
moyens. C'est le cas notamment de tout le continent africain. A
l'heure actuelle, plus de 50 % des médicaments distribués par l'Unicef
viennent d'Inde. Des experts estiment que dans le cas des
antirétroviraux, ce chiffre s'élève à 93 %.

Parallèlement, le développement de l'industrie indienne a eu un impact
important dans le reste du monde. Il a entre autres favorisé des
baisses drastiques de prix en démontrant, à l'encontre des
déclarations de certains fabricants, qu'elles étaient possibles.
Pressés de réduire leurs marges pour permettre la mise sous traitement
de tous, les laboratoires assuraient dans les années 1990 que les
baisses accordées (environ 10 %) étaient tout ce qu'ils pouvaient
faire. Une fois mis en concurrence – toute relative – avec l'Inde, les
laboratoires occidentaux ont revu leurs tarifs. Les prix ont chuté de
plus de 90 % en quelques années.

C'est ce double mécanisme d'approvisionnement et de mise en
concurrence que remettent directement en cause les accords de
libre-échange. Menées dans le plus grand secret depuis des mois, avec
pour principaux interlocuteurs des responsables de l'industrie
pharmaceutique, les négociations doivent aboutir rapidement à la
signature d'un accord. Tout un volet du traité se concentre sur les
questions de propriété intellectuelle. Entre autres, il prévoit
l'extension des durées de brevet.

Une autre clause (le data exclusivity) renforce l'exclusivité des
données pour certains laboratoires. Elle interdit donc la circulation
de résultats cliniques, pourtant primordiaux dans la course contre la
montre de la lutte contre les pandémies.

L'ACCÈS AUX MÉDICAMENTS ENTRAVÉ

Le caractère technique de ces questions ne doit pas masquer l'enjeu
humain considérable qu'elles recouvrent. En l'état, l'adoption d'un
tel traité signerait la mort de centaines de milliers de personnes.
Interdite de production par des accords qui vont au-delà des demandes
déjà strictes de l'Organisation mondiale du commerce (OMS),
l'industrie pharmaceutique indienne ne pourrait plus fournir en
médicaments les pays en développement. Dans les pays occidentaux, les
laboratoires pourraient de nouveau affirmer que les prix sont justes
et au plus bas. Sans personne pour prouver qu'il est possible de faire
tout autant, à moindre coût.

Aujourd'hui, l'Inde peut encore produire. Demain, l'accès aux
médicaments nécessaires à la survie de populations entières sera
lourdement entravé. De l'Organisation mondiale de la santé au
Parlement européen en passant par des chercheurs et des personnalités
politiques de tous horizons, l'ensemble des personnes qui se sont
exprimés à ce sujet ont d'ailleurs vivement critiqué ces mesures. Les
négociateurs, eux, restent silencieux. A tel point que des
responsables de l'OMS ont la semaine passée publiquement exprimé leurs
regrets de n'avoir jamais pu consulter le projet d'accord afin d'en
évaluer l'impact sur la production de médicaments. Une demande restée
lettre morte. Est-ce parce que N. Gupta en Inde et Luc Devigne en
Europe en connaissent les conséquences mortelles ?

Depuis plusieurs années, la Commission européenne mène une politique
qui restreint lourdement l'accès aux traitements. Les négociateurs
européens, agissant contre les demandes des représentants
démocratiquement élus et contre les intérêts de santé publique
européenne et mondiale, cherchent à établir des standards toujours
plus élevés. Et cela sans la moindre considération pour la vie de
millions de personnes. L'Europe ne peut pas se faire contre ses
peuples, elle ne peut pas se faire contre les pays en développement.
La capacité de l'Inde à produire et exporter des génériques doit être
préservée. C'est même vital.

Pierre Chappard
, président d'Act Up-Paris ;

Loon Gangte
, fondateur du Delhi Network of people living with HIV ;

Hakima Himmich
, médecin, présidente de l'Association de lutte contre le sida au Maroc.

Pierre Chappard, Loon Gangte et Hakima Himmich 


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