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[e-med] (3)La SANTE comme BIEN PUBLIC du LOCAL au MONDIAL

E-MED:(3)La SANTE comme BIEN PUBLIC du LOCAL au MONDIAL
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Bonjour,

Voici mon intervention.
Cordialement,

Laurent Ziegelmeyer

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Intervention au colloque BPEM 8 novembre 2003 Bobigny

Bonjour,

Je me présente, je suis salarié chez Aventis à Vitry depuis une douzaine d?
années, j?ai travaillé au centre de recherches, aujourd?hui je suis sur le
centre de production. Par ailleurs, je suis militant syndical au sein de la
section SUD Chimie du site.

Je vais essayer de dresser un tableau  de la part d?ombre de l?industrie
pharmaceutique au travers de l?exemple d?Aventis. Mais pour ne pas rester
dans une posture purement contestataire, je vais évoquer quelques pistes de
débat, dans le but de construire des alternatives.

Les questions de l?accès aux médicaments ou de l?inexistence de traitements
se sont retrouvées en plein dans l?actualité en 2001. Mais cette tragédie
mondiale n?a pas commencé lors du procès de Pretoria, et ne s?est
malheureusement pas terminée lors de la conférence interministérielle de
Doha, ni lors de celle de Cancun. Il semble important d?insister sur la
réalité de Big Pharma tant sur le plan de sa « santé » économique que sur la
financiarisation à outrance de ce secteur.

Tout d?abord quelques chiffres, insupportables réalités pour décrire la
situation :

-       Selon un rapport récent de MSF, les maladies infectieuses ont fait 14
millions de morts en 1999, principalement dans les pays en développement.
-       1.8 milliards de personnes (dont 98% vivant dans les pays en
développement) n?ont pas accès aux traitements dont ils ont besoin.
-       Le développement économique de nombreux pays est largement compromis par
ces épidémies.
-       Dans le même temps, 80% des médicaments sont consommés par 20% de la
population mondiale, essentiellement en Amérique du Nord, en Europe et au
Japon.

Lors du procès de Pretoria Big Pharma défendait la protection des brevets
indispensables selon eux au financement de la recherche. Quelques éléments
de réponse à cet argument :

-       Dans l?industrie pharmaceutique les budgets de marketing / publicité 
sont
le double de ceux accordés à la recherche. La compagnie Merck a un budget
publicité pour un antiarthrite aux USA supérieur au cumul des budgets pub de
Pepsi et Budweiser.

-        Dans une étude récente menée par des universitaires américains, on peut
lire qu?entre 1995 et 2000, le secteur marketing / force de vente de cette
industrie est passé aux USA de 55000 à 88000 salariés, quand dans le même
temps le secteur Recherche et développement passait de 49400 à 48500 ! ! Le
commerce d?abord, un exemple, le cas de la Copaxone, médicament vendu par
Aventis sous licence de Teva (la seule molécule contre la sclérose, presque
1000 euros par mois).

-       Sur la santé économique de cette industrie, quelques chiffres tirés 
d?une
étude publiée par une association de consommateurs américains - Public
Citizen ? sont pour le moins parlants. Selon ces travaux basés sur le
palmarès Fortune 500 de l?année 2001, l?industrie pharmaceutique est de loin
la plus rentable 8 fois supérieure à la moyenne des 500 compagnies
américaines étudiées.

Il faut étendre cette réflexion à plusieurs autres considérations :

-       Tout d?abord où sont les investissements en recherche sur les maladies
infectieuses et parasitaires ? Le rapport récent de MSF donne des éléments
éclairants :

·       Sur 1393 nouvelles molécules sorties entre 1975 et 1999, seulement 13
concernaient ces maladies, 1% ! !
·       Quasiment aucune molécule n?est actuellement à l?étude sur la plupart de
ces maladies. Toujours selon MSF, on en trouve seulement 3 en développement
: 2 sur la malaria, 1 sur la tuberculose, en comparaison 8 à l?étude sur l?
impuissance masculine, 7 sur l?obésité?
·       Plus grave encore, rien dans les tuyaux pour les 5 à 10 ans à venir ! !

Par contre, une pratique est largement répandue : la pratique du me-too, un
groupe découvre une nouvelle famille chimique active, tous les autres s?y
engouffrent ce qui amène sur le « marché » des produits sans innovation
réelle par rapport au premier, mais souvent aussi chers?

Pour compléter le décors, évoquons le poids majeur de la notion de profit
dans le choix des projets de recherche. La direction d?Aventis Pharma avait
mis en place en 2000 un système d?évaluation des molécules, basé sur une
notation.. Jusque là quoi de plus normal ? Prenons l?exemple du tableau d?
évaluation d?un antibiotique. C?est très éclairant d?une certaine logique.
La note maximum est 87, le besoin médical est sur une échelle de 0 à 3, le
marché potentiel de 0 à 10. En clair, si la molécule correspond à une
maladie sans thérapie, elle obtient 3 points. Par contre, si cette molécule
a comme «potentiel » un marché de 1 milliard de dollars elle obtient 10
points !!

Aventis, cette «pauvre » entreprise a vu son bénéfice atteindre en 2002 2
milliards d?euros, soit presque le double du résultat de 2000 mais depuis la
création de ce groupe les effectifs ont fondu de plusieurs milliers de
salariés à travers le monde. Quelle énorme contradiction entre les paroles
et les actes de la direction d?Aventis ! Gilles Brisson (président du
directoire d?Aventis Pharma S.A.) affirme que la propriété intellectuelle
est la garantie du progrès thérapeutique pour tous. C?est certainement dans
cet esprit que la recherche sur le SIDA a été arrêtée au milieu des années
90 chez Rhône Poulenc Rorer. C?est bien évidemment toujours dans le même
esprit que sur le centre de Vitry le nombre d?axes de recherche est passé d?
une dizaine en 1989 (dont les antimalariques et les antisidas) à 1 en 2004.
C?est une erreur scientifique, c?est contraire à l?innovation, un chiffre
aux USA 146 nouvelles molécules sur le marché en 96, 39 en 2002.

Pour prendre la situation actuelle du groupe, c?est certainement toujours
dans cet esprit de défense de la recherche que 10% des effectifs ont été
supprimés à Vitry en 1998, que le centre de Romainville est dépecé depuis la
fusion, qu?un nouveau plan de destruction de la recherche en cours  prévoit
la suppression de 666 emplois et la fermeture de Romainville?. En plus de
ces suppressions, une partie de cette recherche est externalisée dans des
start-up avec tout ce que cela comporte : soumission totale aux marchés,
mise en concurrence très forte des chercheurs, statuts sociaux au rabais?.

En production, des sites comme ceux de Vitry, Elbeuf, Romainville sont
sous-utilisés, conséquence de cet assèchement de la recherche, l?emploi est
menacé et encore une fois des besoins de santé n?ont pas de réponse.

Dernier élément le prix : il est vrai avec un certain rapport de forces, on
peut imposer quelques baisses de prix à Big Pharma, mais il serait illusoire
de croire que l?industrie pharmaceutique n?essaiera pas de revenir sur ces
concessions. Elle a peur d?une contagion au Nord, que les malades du Nord
demandent eux aussi des baisses de prix, preuve en est ce qui se passe entre
les USA et le Canada en ce moment. Des collectivités territoriales incitent
les concitoyens à se fournir au Canada, où les médicaments sont moins chers.

C?est un secteur où pour protéger les profits, l?entente est de mise.
Prenons l?exemple de Pretoria, mais surtout la découverte récente d? accords
illicites entre trusts sur les prix des vitamines par exemple, mais aussi
sur la métylglucamine ! ! Ce produit est entre autres utilisé par Aventis
pour fabriquer le Glucantime, médicament contre la leishmaniose. Quand on
demande à la direction si cette entente mafieuse sur la matière première a
eu un impact sur le prix de vente Silence Radio !!

Cette stratégie nous mène tous dans le mur. Avec cette obsession du profit,
la recherche est focalisée dans le cadre des fusions pour donner priorité
aux fameux blockbusters dont le brevet finit par tomber entraînant la chute
du CA conduisant à une nouvelle fusion.


Il est temps de mettre de la politique au sens noble du terme dans le
médicament.

Il s?agit tout d?abord de débattre de la notion de propriété intellectuelle
et de son appropriation. Les brevets dans ce domaine ne sont qu?une
confiscation pour des intérêts lucratifs. Je rappellerai ce que disait le
docteur Salk, créateur du premier vaccin contre la polio en 1955. Un
journaliste lui demanda à qui appartenait cette découverte, il répondit :
« Eh bien au peuple, il n?y a pas de brevet. Peut -on breveter le soleil
? ». Cela nécessite un débat approfondi sur la sortie de  ce système, mais
on peut d?ores et déjà évoquer quelques caractéristiques à changer : leur
durée excessive, leur systématicité quelque que soit le médicament, leur
application identique au Nord et au Sud

Il ne s?agit pas d?imposer aux labos de faire l?aumône mais bien de donner à
chaque être humain le droit à la santé et cela repose la question du
médicament pour qui, pour quoi faire ? Je rajouterai avec quelle industrie
pharmaceutique ?

Le médicament n?est pas un produit comme les autres, il faut le considérer
comme partie intégrante de la politique de santé, comme un bien public, au
même titre que l?eau, l?énergie? La recherche, la production et la
distribution pharmaceutique ne doivent donc pas être régis comme aujourd?
hui, sous le contrôle exclusif de quelques grands groupes privés. Il
apparaît clairement la nécessité d?un réel contrôle public. Pour moi cela ne
veut pas dire automatiquement nationalisation. En France dans les années 80,
nous avons connu une nationalisation de l?industrie pharmaceutique. Cela n?a
pas empêché il est vrai des scandales comme l?Oltipraz, traitement contre la
bilharziose découvert chez Rhône-Poulenc mais jamais produit. Cela n?a pas
permis la constitution d?un grand pôle pharmaceutique permettant de répondre
aux besoins.

Ce contrôle public peut prendre plusieurs formes.

1-      Nécessité d?intervenir sur la demande


Tout d?abord on peut évoquer la mise en place d?un véritable conseil du
médicament, indépendant de Big Pharma, qui en lien avec les ONG, les
associations de malades établissent des priorités. Les conclusions de ce
conseil pourraient servir d?orientations tant à la recherche publique, qu?à
l?industrie privée.

Comment ? Les aides publiques pourraient être soumises à ces orientations,
et on peut imaginer également l?obligation pour les trusts d?utiliser une
partie de leurs bénéfices à des recherches et des productions utiles et
indispensables. D?autres pistes peuvent être évoquées : fond alimenté par
une taxe sur ces bénéfices, fond de soutien à la recherche publique et à des
initiative de solidarité internationale.

Sur la recherche publique, il faut la sortir de son asservissement au privé.
Cela veut dire lui donner plus de moyens mais aussi lui donner une autre
dimension.

Toujours sur la demande, on pourrait imaginer un dispositif utilisant le
fond évoqué ci-dessus ou comme l?évoque Phillippe Pignarre une partie du
budget de la protection sociale pour lancer des appels d?offre à l?ensemble
des équipes de recherche dans le cadre des priorités du conseil, assurant un
financement à des programmes avec comme condition pas de brevet, faisant de
ces molécules des biens publics.

Réfléchissons également à un dispositif permettant que des molécules
efficaces mais abandonnées ne restent pas dans les tiroirs des labos privés.

On peut penser aussi à la réquisition des unités de fabrication qui ne sont
pas utilisées afin de produire les médicaments faisant défaut aujourd?hui.

2-      Intervention sur le médicament

Des pistes parmi tant d?autres :

-       publication des avis contradictoires des experts
-       obligation d?études comparatives sous contrôle public financées par l?
industrie, pour contrer la pratique du me-too.
-       Information indépendante du public et des professionnels de santé

Ces idées auraient de facto un impact sur la politique des prix.

3-      le Prix


On peut illustrer cette question par la politique de  Mattéi, dans laquelle
le médicament tient une place importante. Quand on regarde les études
notamment celle du CREDES menées ailleurs en Europe, baisse de la dépense au
début puis remontée ensuite car augmentation des volumes et mises sur le
marché de nouvelles molécules très chères (Copaxone). Ce plan répond à une
double revendication de l?industrie pharmaceutique arriver à la liberté
totale des prix et considérer le médicament comme un produit comme les
autres. Quand on lit la presse récemment avec l?explosion des prix des
déremboursés, on se rend compte des dangers que présenterait un marché
totalement libre.

Sur les prix, le conseil du médicament devrait se pencher sur plusieurs
questions avec fermeté :

-       les abus sur les brevets
-       la place des génériques
-       l?utilité sociale et l?innovation des nouveaux médicaments
-       opération vérité sur les coûts de la recherche (voir à ce sujet le 
dernier
numéro de la revue prescrire).

4-      la place de la puissance publique

On le sait le privé ne travaillera pas dans tous les domaines, on le voit
avec par exemple la disparition dans de nombreux groupes de la recherche sur
les anti-infectieux. Eloan Pinheiro le montrera cet a.m., le rôle de l?état
dans l?exemplaire politique brésilienne est un facteur crucial.

La constitution d?un grand pôle public de recherche et de production
pharmaceutique est nécessaire, mais avec un mode de gestion qui ne soit pas
calqué sur le privé, pôle public géré par les chercheurs, les salariés,
impliquant les syndicats, les associations de malades, les ONG, dans le
cadre du débat démocratique. Ce pôle public serait ouvert sur les
collaborations internationales notamment avec le Sud le transfert
technologique étant pour moi dans ces pays l?avenir, ouvert également aux
collaborations public/privé mais sur une base d?égalité et pas dans un cadre
de domination du privé, comme c?est trop souvent le cas.

Toutes ces pistes de réflexion doivent également être articulées avec une
dimension européenne, que je n?ai pas le temps de développer. Juste un mot
quand même en ce moment se discute au niveau européen une législation sur le
médicament, les citoyens doivent se faire entendre c?est d?ailleurs le sens
du collectif  Europe et Médicament ouvert à toutes les associations ONG et
tous les syndicats qui souhaitent ?uvrer pour la santé publique.

Il est vraiment urgent que les politiques, les syndicats, les associations,
l?ensemble des citoyens s?approprient ce débat. Je crois que ce que Thierry
va évoquer avec Romainville et Nereïs est un bon exemple de contestation
constructive d?une logique mauvaise pour l?emploi et la santé.

Je vous remercie.

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