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[e-med] Marché illicite du médicament en Afrique (suite)

E-MED: Marché illicite du médicament en Afrique (suite)
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Marché illicite du médicament en Afrique: Nos états face à leur mission
régalienne



La Conférence de Barcelone sur le SIDA me donne l'occasion de réagir
(tardivement) aux propos de Madame Eva COLL SECK Ministre de la Santé du
Sénégal lors des Journées de sensibilisation de la population aux dangers du
marché illicite du médicament.

Elle a en effet estimé que "tant que les médicaments resteront chers dans
les pharmacies d'officine, les gens iront voir le pharmacien du coin de la
rue.... Il faut une concurrence entre les laboratoires pour faire baisser le
prix des m=E9dicaments..."

J'ai déjà entendu cette thèmatique de plusieurs Ministres de la Santé
africains. Elle donne le sentiment que la messe est dite et qu'une fois le
"bouc émissaire idéal" trouvé, le cataclysme sanitaire peut se poursuivre.
Or les médicaments de rue constituent un véritable fléau de santé publique
qu'on ne saurait balayer d'un revers de main avec une telle légèreté.

En limitant le débat au coût élevé du médicament, nos Ministres de la Santé
se dédouanent de leurs propres responsabilités et apportent indirectement
leur caution à la pérennisation du circuit parallèle, cause de milliers de
morts en Afrique.

Dans cette tribune, je me baserai sur des données tirées de missions dans
les pays d'Afrique aussi bien francophones qu'anglophones et même
arabophones.

Non ce n'est pas le médicament qui est cher. La démission des politiques
face au marché illicite du médicament constitue le miroir aux alouettes pour
une population sous informée et économiquement exsangue qui croit trouver
son bonheur dans le médicament de rue.

La ruée vers ce marché noir trouve son explication dans 3 causes:

- la faiblesse du pouvoir d'achat de la population

- l'absence d'une politique claire d'IEC (Information, Education et
Communication) sur les MEDESS (médicaments essentiels).

- le laxisme voire la complaisance des autorités politiques vis à vis du
marché noir.

NON CE N'EST PAS LE MEDICAMENT QUI EST CHER MAIS C'EST L'ETAT QUI N'ASSUME
PAS SA FONCTION REGALIENNE DE PROTECTION SOCIALE

Il est illusoire de croire que la concurrence entre laboratoires peut faire
baisser les prix des médicaments pour un marché représentant à peine 1,5% de
la consommation mondiale.

Le médicament a un coût. Dans nombre de pays leurs prix sont encadrés par
les autorités. Sous la pression des ONG, les laboratoires pharmaceutiques
ont réduit de plus de 90% les prix de certains médicaments notamment les
ARV. Certes il faut maintenir la pression pour obtenir des réductions
similaires pour les autres affections.

Mais ce combat face au lobby pharmaceutique ne doit pas faire oublier la
responsabilité de nos dirigeants vis à vis de leur population.

La protection de la population fait partie de la mission régalienne des
Etats. Or cette protection sociale n'est pas assurée par nos dirigeants
comme l'illustre la part du budget qui lui est consacrée.
Ainsi le Sénégal (un des mieux lotis) ne consacre que 5% de son budget à la
santé. Paradoxalement il en consacre 30% à l'éducation. Tant mieux. Mais
alors à quoi sert une éducation aussi coûteuse pour in fine une espérance de
vie aussi courte (inférieure à 50 ans)?

L'éducation et la santé ne sont pas antagonistes mais complémentaires.

La plupart de nos états dispose d'un embryon de sécurité sociale prompt à
collecter les cotisations aussi bien patronales que salariales.

Outre que les bénéficiaires (fonctionnaires et salariés) sont peu nombreux
par rapport à la grande masse de la population, ces organismes ont des
niveaux variés de prestations sanitaires allant du néant avec l'OBSS au
Bénin à 100 % de remboursement des médicaments avec la CNSS au Gabon. Ce
dernier est justement le seul pays d'Afrique où le marché noir du
médicaments ne trouve pas preneur dans les limites de ses frontières. Car
outre l'omniprésence des inspecteurs de la DPM, il est absurde pour le
Gabonais d' acheter à la "pharmacie par terre " des produits dangereux.

Il est étonnant que les associations de consommateurs n'exigent pas de ces
organismes des prestations en contre partie des cotisations payées par les
salariés.

Pour remplir leur principale mission régalienne, nos Etats doivent assurer à
toute leur population une protection sociale. L'instauration d'un tel
système peut se faire en 2 étapes:

1° Garantir à la toute population un minimum d'accès aux soins à travers une
Couverture Maladie Universelle a minima qui assurera le remboursement des
MEDESS (génériques). Cette prise en charge peut s'envisager dans le cadre du
programme SEAM de Bill GATE sur les comptoirs pharmaceutiques franchis=E9s.

2° Faire bénéficier à la population d'une sécurité sociale qui rembourserait
les soins de santé à un taux à fixer (35% 60% ou 100%) en fonction du degré
d'indigence des bénéficiaires.

Qu'on ne me dise pas que les moyens manquent car quand la volonté politique
existe, les moyens suivent.

La Côte d'Ivoire n'a-t-elle pas son Ministère du SIDA avec un budget
conséquent alors qu'elle dispose déjà d'un Programme National de lutte anti
SIDA qui relève toujours du Ministère de la Santé?
D'ailleurs l'originalité de ce ministère est qu'il est seul au monde!!!

Tout récemment le Sénégal a pu trouver 15 millions d'Euros soit 10 milliards
de Francs CFA pour la réfection de l'avion présidentiel.

Le Bénin en avait englouti bien plus dans une rocambolesque affaire
d'escroquerie d'avion présidentiel (Affaire Cissé).

Par ailleurs, après la dévaluation du franc CFA et au titre des mesures
d'accompagnement, la Coopération Française a débloqué pour les Pays du champ
des fonds pour pallier aux conséquences de cette dévaluation sur la santé
des populations africaines. A ce jour, soit 8 ans après, quid de
l'utilisation de ces fonds?

Il est d'ailleurs étonnant que dans le cadre du NEPAD le volet de la santé
ne suscite autant d'intérêt de la part de nos gouvernants que celui
manifesté récemment pour l'environnement. Parler de protection de
l'environnement à un Libérien ou à un Congolais dont l'espérance de vie ne
dépasse pas 24 ans me parait une fuite en avant. Car pour léguer une
"Afrique propre" à nos enfants, il faut d'abord pouvoir vivre suffisamment
longtemps pour en faire.

Tout porte à croire qu'il est de l'intérêt de nos dirigeants que les
questions de santé demeurent aussi précaires en Afrique car leur résolution
les priverait d'un fond de commerce aussi juteux.

Pour s'en convaincre, il faut voir le peu de cas fait par nos dirigeants des
accords de BANGUI ou de l'ADPIC sur les droits de propriété intellectuelle
liés au commerce de l'OMC à la conférence de DOHA.

LE LAXISME DES AUTORITES EST UN DESASTRE POUR LA SANTE PUBLIQUE

Déjà en 1976, le Pr Issa LO reconnaissait les limites de la Direction des
Pharmacies du Sénégal qu'il dirigeait à l'époque en déplorant que ses
Inspecteurs ne puissent exercer leurs prérogatives dans des villes comme
TOUBA où vaccins et suppositoires sont exposés sur des étales à plus de 30
degrés. Il est consternant de constater 25 ans plus tard que non seulement
cette situation n'a pas pu être jugulée mais au contraire elle s'est
essaimée dans tout le pays où chaque marabout détient son circuit clandestin
de "pharmacie par terre "au vu et au su de tout le monde et surtout des
autorités.

Mieux, il arrive que ces circuits clandestins soient approvisionnés par des
structures règlementaires de l'Etat notamment à travers les "dons" de
saisies effectuées par la Douane.Il s'agit bien d'un "blanchiement de
médicaments sales" Je ne désespère pas de la fermeté de professionnels du
médicament comme le Pr Mamadou BADIANE Directeur de la DPM pour mettre un
terme à cette pratique.

C'est faire affront à l'autorité du Chef de l'Etat Sénégalais que de tolérer
l'officine clandestine KEUR SERIGNE BI à deux encablures du Palais de la
République. Surtout quand on sait que de telles officines sont responsables
de milliers de morts dans le pays.

La situation du Sénégal n'est pas sans rappeler la complaisance observée au
Bénin où une ancienne Ministre de la Santé a laissé entendre que ces
pourvoyeurs du circuit illicite du médicament en plus du "service rendu" à
la population par la vente de médicaments moins chers et en faisant "vivre"
plusieurs familles, étaient "généreux avec les caisses du parti"!!!

Pas étonnant qu'avec une telle approche des politiques, le Bénin soit la
plus grande plaque tournante du marché illicite du médicament en Afrique
avec la proximité du Nigeria grand pourvoyeur devant l'éternel. Et ce n'est
pas la détermination de la DPM dont je salue les efforts louables qui mettra
un terme à ce désastre. La disparité de moyens invite au réalisme.

Selon une étude récente du Laboratoire National de Contrôle (dépendant du
Ministère de la Santé) 80% des médicaments du circuit informel du marché
Dantopka à Cotonou sont de mauvaise qualité et présentent donc de graves
dangers pour la Santé Publique. Les autorités le savent et laissent faire
dans le meilleur des cas (si elles ne sont pas complices directement ou
indirectement).

En d'autres circonstances et sous d'autres cieux, un Premier Ministre 2
Ministres de la Santé et plusieurs de leurs collaborateurs ont été traduits
en justice pour empoisonnement!!!

Heureusement tout n'est pas noir. Le cas du Gabon précédemment évoqué peut
servir d'exemple pour nos pays.

Dans les pays du Maghreb en particulier au Maroc et en Tunisie la vigilance
des autorités permet d'éviter les débordements en matière de médicaments de
rue.

Mieux le Maroc étudie l'instauration d'une sécurité sociale à toute la
population.

LES PHARMACIENS NE DEMANDENT QU'A VENDRE DES GENERIQUES

Dans nombre de pays africains, être pharmacien aujourd'hui relève d'un
véritable sacerdoce. Finies les années de vaches grasses où les pharmaciens
sont des nantis. La précarité a gagné nombres d'officines de grandes villes
d'Afrique. Aujourd'hui certaines officines clandestines de Dakar et de
Cotonou ou Lagos sont plus florissantes que les pharmacies légales. Et pour
cause, ces officines n'ont que des "avantages": pas d'impôts, ni taxes, ni
de charges sociales et de surcroît une impunité garantie.

Les pharmaciens d'officine remplissent parfaitement leur mission de santé
publique et ne demandent qu'à vendre des génériques. En particulier, les
pharmaciens sénégalais sont prêts à l'instar de la pharmacie GUIGON à créer
des comptoirs de génériques. Mais il faut reconnaître que leur tâche n'est
pas des plus faciles. En effet s'approvisionner en génériques relève du
parcours de combattant au Sénégal comme le prouvent les récentes lacunes
observées dans la principale structure de l'Etat chargée de
l'approvisionnement en génériques.

Le cas du Bénin est révélateur à plus d'un titre.

Comme au marché noir, les autorités ont demandé aux pharmaciens de
déconditionner les médicaments pour les vendre à l'unité. Les officinaux se
sont exécutés.

Comme au marché noir les autorités ont demandé aux pharmaciens de vendre les
produits moins chers. Ils se sont exécutés en répertoriant des
génériques.Contrairement aux affirmations de l'Association des
consommateurs, plus de 90% des pharmaciens ont répertorié des génériques
dans leur rayon et s'investissent dans leur promotion auprès de la clientèle
(chiffre corroboré en double aveugle par les fournisseurs).

Au Bénin, le problème d'approvisionnement est réglé grâce aux producteurs
locaux et sous régionaux de génériques.  Ce n'est pas pour autant que la
problèmatique du marché noir est réglée et qu'on assiste à une ruée vers les
génériques dans les officines. Bien au contraire ce pays est le marché
illicite du médicament le plus florissant d'Afrique francophone.

D'une part l'entente sur les prix entre génériqueurs rend la différence peu
significative pour les patients. D'autre part les efforts des pharmaciens
béninois se heurtent souvent au scepticisme des patients qui ont une
confiance aveugle en leur médecin. Souvent face aux arguments du pharmacien,
les patients demandent "si vraiment il est de mon intérêt de prendre des
génériques, pourquoi mon Docteur m'a-t-il prescrit un autre médicament?"

Ce scepticisme trouve son origine dans l'absence de relais d'Information
Education et Communication auprès de la population. Cette campagne d'IEC
doit être permanente et consacrée annuellement par une semaine de la santé.
Malheureusement sur ce point le pouvoir public a encore baissé les bras.
C'est le lieu de saluer l'IOPA (Inter Ordre des Pharmaciens Africains) pour
son initiative d'organiser la semaine de sensibilisation au médicament de
rue.

En conclusion le prix n'est pas le principal obstacle à l'accès au
médicament. La baisse du prix des trithérapies nous fournit un exemple.
Malgré la baisse de plus de 90% du prix des ARV, plusieurs malades n'ont
toujours pas accès au traitement et nous assistons toujours à une croissance
de la pandémie en Afrique.

La r=E9duction du prix des ARV et les efforts tant des pharmaciens africains
pour rendre les génériques de qualité disponibles dans leurs officines que
de la communauté internationale à travers notamment AAI (Accelerating Access
Initiative) auraient dû permettre un meilleur accès aux soins de qualités.

Un certain volontarisme politique semble le maillon manquant à cet accès.
Espérons que la Conférence de Barcelone puisse créer le déclic nécessaire à
cette prise de conscience.


Dr Francis Coste da SILVA
Président de Santé Sans Fronti=ères
Francis.dasilva@wanadoo.fr

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