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[e-med] Au sujet d'un institut du coeur à Phnom Penh

E-MED: Au sujet d'un institut du coeur à Phnom Penh
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[modérateur: ci-joint cet article suivi d'une réaction.CB]

Un institut du c?ur à Phnom Penh

La Chaîne de l'espoir, association qui fait opérer en France les enfants des
pays en voie de développement, construit à Phnom Penh, pour 25 millions de
francs, un institut de chirurgie cardiaque moderne. Mille petits Cambodgiens
seront opérés chaque année. Ce projet est pourtant controversé.

Phnom Penh :
de notre envoyé spécial
Dr Jean-Michel Bader
Publié dans le Le Figaro, le 28 décembre 2000, page 19

La communauté francophone, le ministère français des Affaires étrangères -
et, en privé, certains responsables cambodgiens - considèrent en effet que
le Cambodge a d'autres besoins prioritaires de soins primaires.
En chemisette et cravate, accoudé à la balustrade du chantier, un casque
vissé sur la tête, Alain Deloche, célèbre chirurgien cardiaque parisien,
surveille en souriant, ce 11 novembre dernier, les travaux du groupe de BTP
Khaou Chuly: sur 5 500 mètres carrés, à côté de l'ambassade France, à Phnom
Penh, l'Etat cambodgien a acheté pour 700 000 dollars (5,2 MF) un ancien
terrain de la Shell, jouxtant l'hôpital Calmette. On y construit pour la
somme de 25 millions de francs un centre chirurgical cardiologique qualifié
de «pharaonique» par certains professionnels de la santé locaux. Tout sera
prêt à la fin de janvier 2001.
Le projet a germé dans l'esprit du professeur Alain Deloche (Hôpital
européen Georges-Pompidou, Paris) voici dix ans. «J'ai ouvert au Vietnam, à
Hô Chi Minh-Ville, un centre chirurgical qui m'a permis pour la première
fois d'effectuer un transfert de technologie. Il s'agit d'opérer à c?ur
ouvert, avec des gestes adaptés, dans un pays à fortes contraintes
économiques, des enfants cardiaques.» En tant que président de La Chaîne de
l'espoir, le professeur Deloche a su convaincre son conseil d'administration
de la pertinence de confier à un centre privé, dans une structure
indépendante, la responsabilité de ce projet. «C'est un projet français,
mais une aventure privée», a déclaré le chirurgien français à Cambodge-Soir
(1). Et c'est bien le problème: ainsi, une partie du matériel déclassé de
l'hôpital Broussais, propriété de l'Assistance publique des Hôpitaux de
Paris, va équiper à peu de frais le nouveau centre de Phnom Penh.

Par ailleurs, un gros rapport officiel du ministère des Affaires étrangères,
à diffusion limitée, s'est penché en juillet 1999 sur la coopération
francophone dans le secteur de la santé au Cambodge: parmi les faiblesses de
l'hôpital Calmette, on y compte «l'attrait de la sophistication ou du
prestige face à des propositions égotistes» . Un haut fonctionnaire doit
avoir des arguments pour s'en prendre ainsi à un chirurgien renommé? En
effet: «Le soutien du premier ministre du Cambodge a été déterminant,
explique Gilles de Pas, auteur du rapport. Ainsi que certains appuis (non
répertoriés) du côté français (...). Dès l'origine, ce projet a rencontré
des réticences, en particulier de la part (du secrétariat d'État) de la
coopération française car, d'une part, il ne répond pas à une priorité de
santé publique par rapport aux besoins sanitaires du Cambodge. D'autre part,
il n'entre pas dans la logique du projet hospitalo-universitaire du Fonds
d'aide et de coopération sur l'hôpital Calmette.» Dans cet esprit, le
ministère des Affaires étrangères s'aligne sur «l'opposition de
l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à la création d'activités
hyperspécialisées, donc coûteuses, dans les pays en voie de développement».
Et, pour enfoncer le clou, le rapport continue: «Nous pouvons également nous
poser la question de l'opportunité de construire un centre de cardiologie à
Phnom Penh, quand il existe un centre identique et performant à Hô Chi
Minh-Ville, à 200 kilomètres de là.»

A toutes ces critiques, le professeur Alain Deloche, interrogé par Le
Figaro, répond point par point: «Je peux opérer à c?ur ouvert pour 2 000
dollars par enfant; notre prix de revient sera trois à quatre fois inférieur
au prix normal, du fait du partenariat matériel avec la France; nous aurons
un budget de fonctionnement de 2 à 3 millions de francs; avec la Fondation
royale, nous opérerons 60-% d'indigents. L'objectif avéré, c'est provocateur
mais voulu, c'est de capter la clientèle cambodgienne riche, qui va
actuellement se faire opérer à Singapour ou à Bangkok, dans un secteur pour
VIP. Ils paieront pour les autres. Quant à Hô Chi Minh-Ville, la liste
d'attente est déjà de 4-000 enfants; ce centre cambodgien est nécessaire
pour traiter les terribles conséquences des angines mal soignées, ce
rhumatisme cardiaque qui détruit les valves du c?ur. Je n'ai pas de leçons à
recevoir de fonctionnaires; moi, le Cambodge, j'y travaille et je l'aime
depuis vingt ans.»

Les inquiétudes des protagonistes vis-à-vis de ce projet perdurent malgré
tout. Le rapport ministériel est clair: «Nous avons été frappés de constater
que tous les partenaires (...) semblaient avoir une connaissance plutôt
floue du dossier, ou assuraient qu'on leur avait forcé la main.» Mais des
engagements ont été pris au plus haut niveau de l'Etat, la première pierre a
été posée conjointement par le premier ministre Hun Sen et l'ambassadeur de
France. Le rapporteur redoute que la viabilité financière de l'entreprise
soit loin d'être assurée. Seule solution: négocier avec La Chaîne de
l'espoir les conditions d'un fonctionnement partagé avec l'hôpital Calmette,
prévient Gilles de Pas.
Deux médecins français, Christian Rattat et Jacques Dumurgey, animent à
l'hôpital Calmette, grâce à la coopération française, une remarquable
structure de soins intensifs, d'urgence et de réanimation avec quatre blocs
opératoires; ils craignent, une fois la présence française évacuée, que La
Chaîne de l'espoir n'avale carrément tout cru l'hôpital Calmette pour en
faire une clinique chirurgicale de grand luxe. Quant à Rony Brauman, ancien
président de Médecins sans frontières, il estime carrément qu'«il faut
cesser ces pratiques. Se constituer un terrain de chasse d'une cardiologie
historique, un musée de la chirurgie pour faire plaisir à des hospitaliers
occidentaux, je crois que le Cambodge mérite mieux»...

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Institut du c?ur au Cambodge

L?inauguration de cet institut et l?article du Figaro sont à la fois
amusante et attristante.

Amusant car pour la justification de cet institut, les arguments utilisés
sont strictement les mêmes que ceux qui avaient été utilisés il y a 30 ans
pour la construction de l?Institut de cardiologie d?Abidjan.

Attristant car on sait que l?institut d?Abidjan
        n?a jamais fait diminuer le nombre d?évacuations vers l?étranger
         a été un gouffre financier soutenu par les crédits officiels de l?Etat
ivoirien et les fonds officieux du Dr Houphouët Boigny
        est actuellement fermé, ou au moins sans activité, depuis que ni 
l?Etat, ni
d?autres ne peuvent payer.
Il est donc attristant, même si les conditions sont légèrement différentes,
que l?expérience ivoirienne d?il y a 30 ans ne serve pas.

En dehors des regrets plusieurs questions se posent et peuvent, peut être,
encore être corrigées.

Comment peut-on instituer une autorité en France et en Europe qui puisse
contrôler les interventions de bonne volonté dans les pays en développement
? Dire qu?on aime le Cambodge ne suffit pas à justifier que ce que l?on y
fait est utile aux cambodgiens.

Peut-on dans un pays comme le Cambodge se contenter d?opérer sans
entreprendre parallèlement des actions de prévention. Le rhumatisme
cardiaque a disparu de très nombreux pays de la planète riches ou non par l?
utilisation d?antibiotiques courants peu chers. J?espère que la « Chaîne de
l?espoir » a prévu des actions de prévention sinon ou pourrait se demander
si elle ne cherche pas à garder une clientèle pour ses actions médiatiques
de chirurgie ? Car donner des antibiotiques ne permet pas de passer au « 20
heures ».

Développer un secteur privé de santé est souhaitable et souhaité par les
instances internationales, le fonctionnement privé de cet institut est donc
a priori une bonne décision. Mais il faut dès le départ veiller à ce que
cette structure reste privée, fonctionne de manière libérale et ne vienne
pas léser le secteur public par une concurrence déloyale. Il faut en
particulier que autorités et responsables de l?institut s?engagent à ne
jamais demander de fonds publics qui seraient nécessairement détournés des
fonds destinés aux structures publiques jouant un rôle de santé publique, l?
hôpital Calmette par exemple.

Dr Jean Loup Rey
médecin de santé publique
jean-loup.rey@wanadoo.fr
janvier 2001

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